Chapitre 2 - Thomas - Hasta la Victoria


C’est écrit sur un mur,

C’est un cri silencieux,

Au milieu des ordures

D’un monde merveilleux.



De là-haut il apercevait la ville et ses lumières, et comme à chaque fois qu’il montait ainsi sur le toit de l’une des barres d’immeubles du quartier, il mesurait l’étendue du chemin qu’il lui restait à parcourir. Un jour, il se l’était juré, la vue s’inverserait : lui serait là-bas, en haut de la tour Eiffel ou de la tour Montparnasse, et son regard triomphant porterait loin vers ici. Un regard bienveillant aussi, car il n’aurait pas oublié, même s’il ne revenait plus, il aurait gardé au fond de son cœur les amitiés solidaires qu’on noue dans la galère.

 

Ses potes de mur, que seraient-ils devenus ? Hamid serait resté, le même, avec sa rage, avec sa haine, mais trop attaché en réalité à son état de rebelle rangé, le Don Quichotte à la retraite du coin. Yoan aussi par paresse, parce que, pour changer son destin tout ça, il faut de l’énergie... Sans doute Nathan et Ismaël auraient trouvé la mort glorieusement dans un go fast ou plus stupidement encore probablement après un autre vol de sac à main de mémés qui aurait mal tourné, et... Leila ? Avec lui bien sûr, à ses côtés, qui le regardait avec reconnaissance de l’avoir sortie du trou noir dans lequel elle s’était enfermée et dont elle avait bien cru ne jamais pouvoir s’échapper. Elle prenait une longue inspiration, qu’elle goûtait intensément, les yeux fermés, un sourire de bien-être, enfin... temps suspendu... puis le sourire qui se transforme en rictus, la peine, un soupir immense, lassitude à nouveau, infinie, sur son visage soudain livide. Elle dit qu’elle regrette, qu’elle essaie pourtant, mais que c’est trop dur, même ici, c’est trop dur et vain, quand là-bas au moins, au milieu de rien, il restait l’espoir. Il lui tend la main, car il comprend ce qu’elle fait, il est mort de trouille. « Putain, arrête ! »... Il crie, mais ses mots se coincent dans sa gorge, aucun son ne sort... Et Leila qui se penche, qui ferme les yeux, qui ne voit pas la main qu’il lui tend, qui s’abandonne au vide, qui tombe alors que le temps s’arrête complètement.

Noooon !

Thomas s’est réveillé en sursaut, en sueur, le cœur compressé dans un étau.

Encore ce cauchemar...

Encore ce putain de cauchemar !

 

Il revenait peu à peu à lui. Il hésitait entre deux sentiments contraires, ne sachant pas trop s’il devait se réjouir de n’avoir fait que projeter une nouvelle fois une crainte enfouie, ou s’il devait s’alarmer davantage, et voir dans la répétition de son rêve atroce, l’annonce prémonitoire d’un destin funeste.

Dans ce monde parallèle tissé par son cerveau, il apparaît déguisé. Ses amis également y figurent drapés d’un costume qui leur va d’ailleurs plus ou moins pour peu que l’on porte un minimum d’attention aux détails. Une autre dimension comme il en existe tant...

Car dans ce monde au moins, celui dans lequel il vient d’avaler un café froid de la veille, Thomas ne vit pas dans une banlieue défavorisée, délaissée par un pays qui aurait honte de ses échecs d’intégration et tenterait de les dissimuler dans un coin comme on cache la poussière sous le tapis du salon. Non, Thomas est juste un jeune, licence de lettre en poche, jeté nu dans l’arène, qui trouve insignifiante la vie de consommation qu’on lui propose. Il se sent prisonnier d’un idéal mercantile auquel il ne peut souscrire, mais cherche toujours une solution pour tenter d’y échapper. Il appartient à cette génération perdue de princes du Danemark, une âme sensible en quête, en qui la flamme de l’espoir vacille et menace de s’éteindre prématurément.

Pour lui-même, Thomas ne savait que dire sur la question d’Hamlet. Sa seule certitude, c’est la réponse qu’il apportait pour Leila. Pour elle, c’était « être » qui devait s’imposer, être, rire, goûter le présent comme on croque dans une pomme, voir grandir ses enfants, les consoler des gros chagrins, faire qu’ils répondent « être » eux aussi, sans y penser, sans même réfléchir un instant. Comme s’il s’agissait d’une question stupide. Oui, il devait faire en sorte que ce soit « être », telle était la mission que ses cauchemars lui confiaient. Et pour cela, il devait prendre son propre destin en main, choisir son camp et aller de l’avant.

Un jour nouveau se levait, et avec lui, les innombrables promesses du soleil qui dardait, victorieux, ses plus beaux rayons. Leur vigueur transperçait l’épaisse couche de nuages que la nuit avait accumulés sur le monde. Elle avait tenté une fois de plus d’étouffer ce globe grouillant et rebelle qui refusait toute reddition. Comme la tâche s’était avérée plus aisée avec les autres cailloux ! Ils avaient tous renoncé, finalement assez facilement, brisés dans leur élan ou leur désir de porter la vie par les forces noires de l’univers.

Thomas, se demandait souvent ce qui avait donné à la Terre cette volonté supérieure de résister encore, toujours, de transformer la peine de sa condamnation éternelle en une énergie vitale inébranlable.

La planète, infiniment courageuse, comme un prisonnier enfermé dans la cour de son pénitencier, tourne sans fin : une mère nourricière tout entière dévouée à imprimer à chaque instant pour ses enfants ce tempo si parfait, à créer avec une inlassable régularité d’infimes déséquilibres dans lesquels les mouvements désordonnés du vivant ont pu s’engouffrer et finalement prospérer. Un exemple incomparable de révolution silencieuse : assez pour insuffler la vie, envers et contre tout.

Thomas admirait le spectacle du monde et rêvait lui aussi de vaincre le brouillard permanent qui l’enveloppait, masquait la réalité comme les volutes de fumée de cannabis le plongeaient encore parfois dans une caverne subitement devenue convenable. Alors il oubliait le monde, le vrai, ses couleurs et sa folie, son... déséquilibre. Quand tout ce qui manque à la plupart des hommes ne réside justement que dans une légère impulsion asymétrique qu’il suffisait d’oser donner.

Mais combien en reste-t-il pour oser encore ? En cela, il admirait le courage des oisillons : ces petits êtres qui défient leur ignorance et sur le bord du nid, décident d’oublier le danger inconnu du vide béant qui les appelle, de suivre leur seul instinct et... de sauter.

En accomplissant consciemment ce simple mouvement irréversible qui changera à jamais leur façon d’appréhender le monde, ils font preuve d’une bravoure insensée, mais tellement salvatrice. Ils ne savent pas à ce moment crucial à quel point la nature est bien faite. Ils possèdent tout l’attirail nécessaire : il leur suffit de battre des ailes, de s’agiter, et d’exister librement, de profiter pleinement de l’instant présent, et de tous les suivants.

Comme les oiseaux, les hommes...

Pourtant, ces derniers choisissent trop souvent de l’ignorer : la plupart des hommes ne sont pas des oisillons audacieux, seulement des couards qui préfèrent la sécurité de leur nid douillet et de leur télévision à l’appel de l’aventure, du vide, de l’étincelle qui rallumerait pour toujours les yeux qu’ils ont éteints.

 

Il pensa à un tag, parfait pour le mur. Et il ne le peindrait pas à côté des autres désespoirs. Il envisageait de le dessiner par-dessus. Par-dessus « No Future » même.

Il n’en revenait pas lui-même : était-il réellement en train de songer à quelque chose de positif ? À un changement vers un avenir lumineux ? Lui et ses amis ne se souvenaient ni de fleurs ni de bourgeons, n’avaient pas la moindre idée de ce à quoi pouvait ressembler l’été... Seulement la neige en hiver. Avait-il vraiment ce pouvoir entre les mains ? Il se sentait en tout cas le courage d’essayer. La magie légendaire des songes ferait le reste...

Son moi profond parlait : il exprimait une irrépressible envie de vivre, de tout renverser, d’imaginer les choses autrement. Il serait plus fort que la prison de conventions dans laquelle il s’était laissé enfermer !

 

Rêvolution !

 

 

 

 


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Commentaires: 1
  • #1

    Nath Cadieu (dimanche, 15 octobre 2017 10:06)