Chapitre 3 - Jean - Bagdad


Un nouveau jour, blanc, tel la page où tu écris

Le destin dont tu rêves : ta route n’est tracée

Sur aucune carte. Non… personne ne prédit,

Ne choisit en ton nom, les mots qui peuvent rimer.    



Depuis qu’il avait recommencé à écrire, les questions existentielles se présentaient à Jean sous des formes pour le moins étonnantes. Ainsi, alors qu’il s’apprêtait à lancer sur une page blanche les premiers mots de son nouveau roman, il hésita longuement sur un point dont il n’avait jamais, jusqu’à présent, envisagé la portée : se pouvait-il qu’au moment d’écrire un texte, le choix de la police revête une importance quelconque ?

Il dut réfréner sa première réaction qui suggérait de balayer le sujet d’un simple revers de main pour s’en tenir au thème principal de son livre. Il voulait en effet réfléchir sur le destin des hommes, le cours des rivières et la volonté des astres. Sur sa vie, en fait. Et puisque cette fois, il se devait d’écrire enfin ce qui lui pesait sur le cœur, il lui parut qu’il ne pouvait pas laisser le hasard choisir pour lui la forme que prendraient les « l » et les « m ».

Au lieu de se lancer dans cette entreprise, il aurait pu faire comme tout le monde et s’en tenir aux rendez-vous hebdomadaires que lui fixait son psychiatre. Mais il avait décidé que l’écriture serait son moyen d’introspection à lui aussi. Après tout, le remède avait prouvé maintes fois son efficacité à travers les époques et pouvait se mesurer à l’épaisseur de l’héritage laissé par tous ces auteurs qu’il admirait par-dessus tout : Chateaubriand, Sainte Beuve, Rousseau... Tous ces promeneurs solitaires et romantiques, qui illuminèrent les siècles passés et dont quelques-uns étaient même bretons, avaient tracé une voie que nos sociétés semblaient avoir oubliée.

Il en serait ainsi : il se ferait disciple des illustres écrivains qui peuplaient sa bibliothèque et comme ses prédécesseurs, il commencerait par le début : « c’était de lui, de lui seul dont il allait s’occuper maintenant ».

Après ses études de lettres à l’université de Rennes, Jean n’avait pas trop réfléchi. Son amour des mots allié à son penchant naturel pour la transmission lui avait trouvé une vocation et il deviendrait professeur de français. Ce métier lui convenait parfaitement. Il s’attachait à prendre le plus de distance possible avec l’enseignement qu’il avait lui-même reçu et qu’il jugeait limitant. Ses élèves écriraient des poèmes au lieu d’apprendre ceux des autres, pour voir le monde en vers, à travers leurs propres yeux, à travers leur âme... citations interdites !

Comme il devait rester quelques fondamentaux tout de même, pour guider et articuler la pensée des étudiants, il maintint bien sûr le concept de la dissertation et testait régulièrement ses classes sur les sujets les plus divers. C’est ainsi que, dans un souci de ne négliger aucun indice, ses élèves eurent trois heures pour répondre à la question devenue cruciale de l’influence de la police sur le comportement des pensées. Entrave ou cadre ?

Lui-même voyait une démonstration toute classique, en trois parties, comme d’habitude, thèse, antithèse, synthèse, un brillant non sans doute, un épatant oui peut-être, pour finir par un éblouissant oui et non, en fait ça dépend.

En se glissant dans la peau d’un cartésien, briseur de rêves et pourfendeur de dragons, d’un fervent défenseur de l’utilisation exclusive de l’intellect comme guide, on répondrait « non » : un vrai auteur s’apparente à un ingénieur des travaux publics. Il a un plan, une architecture, une vision, que peu d’éléments extérieurs — donc en l’espèce, certainement pas la police — pourront venir détourner de la route tracée droit à travers les montagnes. Sinon, on risquait de finir à Lisbonne devant les vagues bleues de l’Océan Atlantique quand on pensait Barcelone et mer Méditerranée…

Pour autant, n’a-t-on pas porté aux nues ces poètes, ces rois de l’improvisation, qui laissent leur plume flotter selon la direction, la force, les tourbillons désordonnés du vent de l’inspiration ? Des hommes, des femmes, capables de commencer à écrire sur la simple présomption de la possible naissance d’une idée, qui achèvent quelques jours, quelques semaines plus tard ce que la critique proclama ensuite comme le plus grand récit jamais imaginé ? D’ailleurs, un bon pasteis de nata ne valait-il pas la plus exceptionnelle crème catalane ? Un rien, un souffle menait ces êtres délicats sur un nouveau chemin, alors il était permis de penser que la police Futura les propulserait dans une autre galaxie.

C’est alors qu’on reviendrait au point culminant habituel de toute dissertation qui se respectait : tout dépend. Tout dépend de soi : tout n’a jamais dépendu que de soi. Chacun devrait sans doute choisir la police qui lui plaisait : Courage et Liberté ! Pour certains, réfractaires et imperturbables, cela ne signifierait rien, mais pour d’autres ! Un tremplin fabuleux pour un saut fantastique vers une histoire extraordinaire.

Si mécanique que l’exercice puisse paraître pour quelqu’un d’aussi aguerri que lui, Jean continuait pourtant à l’utiliser lui-même, pour être bien sûr de se donner les moyens d’actionner son libre arbitre. Il se rendit compte à cette occasion de l’ampleur de la révolution intérieure qu’il lui fallait mener.

Quoique sensible de caractère, il intellectualisait paradoxalement souvent les choses à l’extrême. Par habitude, par souci de simplification, une façon d’exprimer ses sentiments en adoptant une dialectique rassurante, faussement scientifique, commandée par un subtil mélange de manque d’ambition et de crainte de n’être pas compris. Mais là, c’était assez, il voulait se laisser le droit à la dérive !

No pasaran !

Ou le jour où Jean se décida à ne plus, jamais, se contenter de l’intellect comme seul outil d’appréhension du monde, qui lui apparaissait d’un coup trop limitant. Il avait vu trop de ses amis s’emmurer ainsi, et lui-même avait construit sa propre prison avec des briques de cette argile. Il venait de choisir de vivre, enfin libre dans l’instant, dans l’improvisation des sens, saveur enivrante du présent, et non plus, comme par le passé, dans l’espérance fébrile d’un futur étriqué, projeté et articulé par la toute-puissance d’un raisonnement soi-disant supérieur, mais tellement castrateur.

La prise de pouvoir du Che dans l’esprit de notre professeur avait présidé à la sélection de la police Bagdad, pour la force évocatrice du simple nom de cette capitale légendaire. Jean gardait au fond du cœur une sensibilité particulière pour l’histoire et la culture du Moyen-Orient, observées à travers le prisme de ses 5000 ans de grandeur, de décadence, de fragrances boisées, de lumière originelle, de conflits déchirants. Les quelques dernières années de terreur et de chaos, le totalitarisme, le fondamentalisme, les « guerres du Golfe » en avaient effrayé plus d’un. Lui avait décidé que rien de tout cela ne ternirait l’éclat resplendissant du soleil levant, ses reflets ocres sur les plateaux martelés, les théières métalliques, sur toutes ces riches heures qui forgèrent la gloire des terres mésopotamiennes, perses, abbassides et qui peuplaient son imaginaire.

Jean sentait comme il écrivait le parfum léger de la soie, la puissance boisée du cèdre, la subtilité de la rose mêlée de sucre, de suave, de fleur d’oranger, à croquer dans l’air comme on goûte une pâtisserie au miel et aux pistaches.

  Times New Roman? La police qu’aurait choisie le Jean cartésien, celui qui avait encore besoin d’un cadre pour exercer sa pensée.

  Monotype? Peut-être l’utiliserait-il lorsqu’il essaierait de raconter cette histoire qu’il avait au fond de lui, l’errance triste d’un homme seul, comme notre société en produit plus qu’on ne le pense, qui pour tenter l’expérience, s’abandonne à la neige en hiver...

  Déjà vu… Lorsqu’il écrirait un remake d’« Autant en emporte le vent » : pas le roman de Margareth Mitchell, mais le film avec Clarke Gable.

  Bagdad, alors… Jean accepta avec enthousiasme le voyage qui lui était offert et laissa un instant ses pensées vagabonder au gré des vents de l’Orient…

Qui sait où cela nous mènera ! s’exclama-t-il. Inch'Allah, jusqu’au bout du monde...    

 

 

 

 


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