Chapitre 4 - Vagabond - Je souris donc je suis


La neige tombe et s’amoncelle

Devant les portes des ruelles

Que je traversai en pensant

Tout est passé trop vitement    



Au fil du temps qu’il a tant regardé passer, qu’il a touché presque, de qui, il s’en vante, il est désormais devenu un ami intime, il en voyait du monde. Le robinet s’ouvrait vers les six heures du matin, dans un premier temps timide, goutte à goutte, puis rapidement un flot continu de personnes très occupées, déversées dans un sens puis dans l’autre, comme ballottées dans un écoulement régi par des lois de la physique soudainement réinventées. Puis la source semblait se tarir tout doucement et c’était le soir, puis la nuit.

Oui, il en passait du monde... Il essayait de positionner sa gourde tant bien que mal, mais le liquide s’avérait fuyant et les échanges quotidiens se comptaient sur les doigts d’une main d’homme. Par échange, il fallait entendre un transfert réciproque et conscient de données, d’information, ou de paroles. Peu nombreux, mais tellement précieux qu’il essayait de ne pas les gâcher.

 Il bénissait même intérieurement les voyous qui butaient volontairement dans son gobelet à aumône. Il les insultait copieusement pour le principe, mais les remerciait secrètement, car leur outrage soulevait à tous les coups un élan de solidarité chez certaines gouttes d’eau soudain concernées… Dans ces moments, qui vous transportent au coin du feu à boire un chocolat chaud, dans la douce chaleur du cocon familial, il y a de l’espoir qui renaît instantanément : tout est peut-être encore possible, lit-on sur le visage de cette jeune femme, si naïve, si belle, si fraîche qu’on en aimerait finalement la vie et qu’on se surprendrait à retrouver la foi.

Merci, mademoiselle, vous êtes bien aimable.

Même si au fond de lui-même, il croyait de moins en moins aux espoirs vains des jeunes femmes naïves et belles...

 

S’il s’accommodait de l’existence qu’il s’était choisie, il comprenait pourtant que cela ne pourrait durer ainsi, que l’énergie vitale peu à peu le quittait et qu’il s’enfonçait lentement et inexorablement. Il sentait bien que s’il ne faisait rien, bientôt, il serait trop tard : l’ornière serait trop haute pour en sortir, et il finirait dans la boue. Se remémorant les lointains enseignements de ses professeurs de physique, il voyait sa courbe énergétique osciller en une sinusoïde imparfaite, à fréquence variable, centrée sur une droite à pente douce négative, qui commençait à s’approcher dangereusement de zéro. Il pensa qu’un dessin s’avérerait ici plus efficace qu’un discours. En d’autres temps, il aurait choisi une expression pleine de poésie pour positiver sa vie sous les étoiles. Aujourd’hui, il pourrait tout aussi bien annoncer, plus simplement, qu’il était au bout du rouleau.

Bientôt, il partirait, en baissant le regard,

Le feu qu’il éteindrait dirait son cauchemar...  

Et pourtant, malgré tout, il voulait dire merci.

 

Il le disait encore parfois. Du moins lui, s’entendait le prononcer intérieurement, sans qu’il soit sûr qu’il s’agisse de l’écho de paroles que sa bouche aurait essayé d’articuler ou simplement d’une action de son cerveau, lui rappelant les bonnes manières et indiquant qu’il serait peut-être de bon ton de rendre grâce à ce passant pour sa généreuse offrande. À ce sujet, il n’était plus vraiment certain de devoir remercier les courageux mécènes qui se débarrassaient de leurs pièces cuivrées. Il se demandait parfois si, au contraire, lesdites bonnes manières n’auraient voulu que ces messieurs dames ne lui montrent un peu de reconnaissance pour leur avoir permis de soulager leurs poches et leur conscience.

Mais pour s’éviter un trop long processus d’arbitrage, dont il n’était pas convaincu qu’il rende un verdict absolument juste, il avait réglé le problème une fois pour toutes. Il avait trouvé un carton dans une poubelle et griffonné, de sa plus belle écriture, un mot que chacun pouvait lire. Enfin, pas ceux qui allongeaient le pas en l’apercevant et détournaient discrètement leur regard pour éviter un miroir… Non, ceux qui se penchaient vers son gobelet avec l’idée d’y déposer une pièce et de lui apporter un peu d’aide matérielle.

Merci.

 

Il était très attaché à ce mot. Il le trouvait autosuffisant : il y avait plus dedans que dans tous les livres qu’il publierait un jour, et il l’avait écrit honnêtement, sincèrement. Il aurait aimé parfois, prendre le temps d’expliquer à ses bienfaiteurs l’intensité du sentiment, issu des profondeurs de son être. C’est ça qu’il avait voulu rendre en choisissant des contours épais pour le M, en s’appliquant sur la courbe du r, en dessinant le point, à la fin sur le i, en forme de marguerite : une fleur à 5 pétales pour pouvoir jouer avec les femmes d’humeur badine et les remercier un peu, beaucoup, passionnément, à la folie... ou pas trop parce que, ma bonne dame, avec deux centimes de nos jours, c’est difficile de manger un morceau.

Malgré tout…

Merci.

 

Tant pis si vous ne vous arrêtez pas, si vous ne rendez pas votre geste solaire en le saupoudrant d’une pincée de la tendresse d’un sourire. C’est dommage quand même, car cela donne souvent plus d’énergie qu’un sandwich au jambon de la boulangerie d’à côté… Un sourire, vous savez bien, cette petite grimace que nous, les hommes, sommes les seuls à maîtriser, à commander. Qui nous permet d’envoyer des messages de paix silencieux et doux. Qui parfois nous touche en plein cœur. Les animaux ne savent pas sourire alors ils se battent et se mordent jusqu’à ce que le plus faible se soumette. La loi du plus fort toujours. Chez nous, même les plus puissants, de temps à autre, baissent les armes devant un sourire et soudainement se souviennent que l’amour les dépasse tous.

Ceux qui ne le font pas sont demeurés de simples animaux.

Tant qu’on sourit, monsieur qui passe, on reste un homme.

Oui, on vit peut-être comme un chien abandonné, mais on reste un homme.

 

Cette seule pensée le réchauffe, l’inspire, lui qui aurait tant voulu se prendre pour Rimbaud… Il s’amuse imaginant sa prochaine pancarte, de celles qu’auraient sans doute appréciées Descartes et Rodolphe :   

 

Je souris donc je suis...

Une souris... qui se cache

Qui a peur des chats gris.

Dans la nuit leur moustache

Nous cherche sans un bruit...

En rêve je vous arrache

Sourire à vous aussi,

Chat devenu souris.

 

Un peu long sans doute, et pas sûr qu’en passant à la vitesse où la vie s’écoule aujourd’hui, il s’en trouve parmi eux qui lisent jusqu’au bout ce message de paix et d’appel à la réconciliation universelle entre ennemis séculaires.

Il espère pourtant qu’un jour, le bourgeois et le laissé pour compte, dans un même élan se dressent, se tombent dans les bras en découvrant, que la séparation de verre irréelle qui les éloigne n’est qu’une simple projection de leur cerveau fatigué.

De son cerveau fatigué ?    

 

 

 

 


Ce chapitre vous a plu ?

Inscrivez-vous à la newsletter pour recevoir les suivants à mesure de leur publication !



Ce chapitre vous a énormément plu ?

Partagez-le autour de vous ! Partagez-le sur Facebook, Twitter...



Le livre vous plait ?

Devenez mécène, ou ambassadeur en publiant une critique sur un site de vente ou de critique littéraire...

 

Sur une librairies en ligne  :

Sur un site de critique littéraire :



Écrire commentaire

Commentaires: 0