Chapitre 5 - Ban Bayan - Euphrate


Je regardais en haut défiler les nuages,

Mon esprit vagabond suivait le cours des vents.

D’où diable venaient-ils ? De quelle contrée sauvage

Leur courant charriait-il les parfums enivrants ?    



À Babylone, rêves suspendus et jardins colorés, l’odeur du jasmin l’emporte par-delà les nuages.

C’est là qu’il s’installe, avec femmes et enfants, lui, l’honnête marchand qui voyageait souvent, accompagnant ses merveilles aux quatre coins du monde connu. Le commerce avait très tôt constitué une vocation : son père avait fondé sa petite entreprise basée sur les échanges nombreux entre les villes état de la région. Il savait tout de Nippur, Uruk, Kish et Samayana, mais ne s’était guère aventuré plus loin. Ban Bayan voyait, lui, son destin plus grand, et le jour où il affirma sa volonté de suivre la voie tracée par son père, il ne se fixa nulle limite et se promit que personne ne lui en imposerait jamais. Il eut très tôt l’intuition que la vision finie du monde que possédaient ses contemporains ne lui servirait jamais de représentation de l’espace dans lequel il évoluerait.  

Son entreprise prospérait et il le devait en premier lieu à sa capacité à transporter, faire rêver ses interlocuteurs, leur laissant subtilement entrevoir la part de magie que renfermait chacune des choses qu’il leur vendait, cher, et qu’elles n’offraient en général qu’aux initiés. En effet, seuls ceux qui avaient noué une intimité telle avec leur objet qu’ils avaient compris leur histoire, appréhendé l’époque qui les avait façonnés, pouvaient se targuer de les connaître vraiment. Il fallait les briquer longuement pour les utiliser comme véhicules et échapper un instant, à la grisaille du présent. Alors on pouvait se téléporter vers le passé idéalisé qui rassure, réchauffe le cœur et lui fournit l’énergie nécessaire pour continuer. Ban Bayan vendait du rêve. Au sens premier. Il en portait, dans un flacon, attaché à sa ceinture : des petits bouts de rêve, qu’il distillait avec parcimonie vantant les morceaux d’étoffe, les parchemins anciens et autres instruments de musique dont il avait fait sa spécialité.

L’effet s’avérait en général immédiat : une bulle fantastique immergeait soudain ses patients dans un ailleurs fantasmé, les enveloppait avec douceur d’une aura mystérieuse porteuse d’une promesse à laquelle ils se sentaient enfin le droit et la force de croire. Acheter un objet à Ban Bayan, c’était sceller un pacte avec soi-même, prendre un engagement personnel et solennel sans faille à accomplir le destin qu’on se serait choisi. Un acte courageux, revigorant, porteur d’une force motrice irrésistible qui vous poussait à nouveau sur la route, quand votre esprit s’était arrêté au bord, vaincu par les difficultés réelles ou imaginaires anticipées en aval. Tout ceci pour une somme finalement modique.

D’aucuns prétendaient que Ban Bayan était doté de pouvoirs surnaturels. C’était là la seule interprétation rationnelle qui permettait d’expliquer quelques-uns de ses exploits les plus retentissants et son incroyable capacité à s’orienter dans les déserts les plus hostiles. Ses caravanes avaient toujours traversé les étendues arides sans le moindre encombre, à chaque fois beaucoup plus rapidement en tout cas que celles de ses concurrents. Elles empruntaient souvent les chemins les plus courts quand la plupart ne se hasardaient que sur les routes cartographiées et ne se déplaçaient que d’un point d’eau bien répertorié à un autre, au prix de mille détours organisés.

Ban Bayan tirait cette aptitude d’une parfaite maîtrise de la navigation de la pensée dans le vent, qu’il s’agisse de dérive relâchée ou de remontée consciente du courant. Elle lui permettait d’explorer d’en haut les espaces où s’insinuerait plus tard la longue trace étirée de sa caravane nonchalante. Il savait qu’il ne pouvait pas parler de cela : mieux valait entourer d’un halo de mystère opaque une vérité que personne ne pourrait concevoir ni accepter.

Alors il laissait circuler les rumeurs, s’amusait des plus farfelues, les alimentait même parfois. Surtout celle, sa préférée, qui faisait état d’un pacte avec une créature rouge démoniaque : une langue fourchue, des cornes et une queue animales. Un être effrayant, doté d’un rire sardonique qui serre et glace le cœur, refroidit de l’intérieur, tandis que son regard cuisant allié aux flammes qui l’enveloppent et qu’il projette à loisir vous brûle à l’extrême de l’extérieur. Un petit bonhomme que personne ne souhaiterait croiser sur son chemin tout tracé, sauf à être pris soudainement d’une envie irrépressible de s’arrêter là et de finir vaporisé. Ban Bayan, disait-on, dînait souvent avec le démon rouge lors des bivouacs de ses aventures, et tous deux prolongeaient tard dans la nuit leurs échanges passionnés, paraît-il, sur l’avenir de l’humanité, le destin individuel des hommes ou le rôle de la tentation dans la théorie du choix.

Malgré ces rumeurs jalouses, les caravanes de Ban Bayan étaient attendues dans tous les villages et l’on venait de loin pour avoir le privilège de le rencontrer, de lui acheter un objet, tandis que les notables locaux se disputaient l’honneur de lui réserver dans leur maison la place de choix qu’il méritait.

Un jour, alors qu’il remontait l’Euphrate en direction du royaume hittite, à la tête de la plus longue caravane qu’il n’ait jamais affrétée, un cavalier humblement vêtu demanda à se présenter au chef.

  Je me nomme Astarük, fils de Kahn-Bassür. Je suis venu te parler simplement et directement, en dehors des artifices de mon palais. Je suis heureux d’accueillir sur mes terres un futur Maître Songe.

  Je connais ton nom, Astarük, fils de Kahn-Bassür, roi de Samayana. La renommée précède les pas des hommes tels que toi. Je m’attendais à l’honneur de ta visite : la brise douce du matin m’a informé de ta venue aujourd’hui. Maître Songe ? De quoi parles-tu ?

  De ceci précisément, répondit Astarük : Enlil ne souffle pas le futur au premier marchand qui s’en va contre le vent. De même que le commun des mortels n’apprivoise pas les rêves impétueux au point d’en conserver de l’essence en gourde à sa ceinture. Si l’on n’y prête attention, les songes s’évaporent, s’évanouissent dans l’oubli, se regroupent en nuages et ne retombent sur Terre que de façon désordonnée. Douce rêverie un jour, épouvantable cauchemar le lendemain. Tu n’en as pas encore conscience, Ban Bayan, mais tu portes en toi les germes d’une extraordinaire capacité : tu peux maîtriser les rêves et changer le destin des individus.

  Changer le destin des individus ? Je n’ai pas cette ambition, s’amusa Ban Bayan. Je me bats déjà avec le mien, et je fais de mon mieux pour celui de mes caravaniers… Au moins pour la journée…

  C’est pour cela que je suis ici et que nous nous rencontrons aujourd’hui. Tu ne sais pas encore de quoi tu es capable. Je peux t’aider à le découvrir.

Ban Bayan jeta un coup d’œil à ses compagnons, qui ne semblaient pas plus comprendre que lui l’enjeu de cette discussion et observaient le maître de Samayana avec un mélange de curiosité et de circonspection. Il reprit, voulant apparaître plus confiant qu’il ne se sentait réellement : 

  Nous nous arrêtons à quelques lieues d’ici, joins-toi à nous. Ce soir, autour du feu, tu m’en diras plus sur ce que les étoiles me réservent !  

  Je te remercie pour ta sollicitude, reprit Astarük, mais gagner du temps ne rendra pas ta décision plus aisée…

  Ma décision ? s’étonna Ban Bayan qui ne saisissait pas où son interlocuteur voulait en venir. Cesseras-tu enfin de parler par énigme ?  

  Tout ceci est très simple en vérité. Je t’ai dit tout ce que tu as besoin de savoir, et tu dois maintenant choisir entre deux voies : continuer le chemin tracé sur lequel progresse ta noble caravane ou me suivre, et partir à la rencontre de toi-même.

  Mais… choisir ? Comment ? se défendit Ban Bayan. Ne m’offriras-tu pas le privilège d’une explication plus détaillée ? Il n’y a pas de choix quand on ne sait pas ce qui nous attend !

  On a toujours le choix, répondit calmement Astarük. L’inconnu n’est qu’une projection de soi-même : tu sais ce qui t’attend. La seule question est : es-tu prêt ?

 

 Puis, en ayant fini avec la diplomatie et les politesses d’usage, il changea soudainement de ton, se fit bref et impérieux :

  Donne tes consignes, soyez mes hôtes sur ces terres. Longez l’Euphrate autant que vous le pourrez, ta caravane ne se perdra pas et tu pourras la rejoindre plus tard si tel est ton désir. Selle ton meilleur cheval et suis-moi, tu rencontreras ton destin. Sinon, passe ton chemin, demeure ignorant et heureux.

 

 Il laissa le silence occuper l’espace. Ban Bayan, incrédule, semblait hésitant. Astarük poussa son avantage :

  Je t’écoute, que décides-tu ?

  C’est bien ce que je pensais, répondit Ban Bayan : tu es fou... Chevauchons ensemble !

 

Il ne l’avait pas avoué, par fierté, mais l’approche d’Astarük l’avait ébranlé et piqué au vif sa curiosité. Il confia la conduite de la caravane à son fidèle second et, laissant hommes et bêtes remonter le fleuve, disparut dans le soleil couchant.

Il se sentait porté par le sentiment grisant d’avancer enfin à la rencontre d’une vérité qui lui avait échappé durant toutes ces années écoulées. Elles s’étaient accumulées lentement, seconde après seconde, et finalement, comme les gouttes d’eau millénaires perlent et déposent d’infimes particules de calcaire qui finissent par former la base stable d’une stalagmite éternelle, elles serviraient de socle solide à l’aventure qui débutait aujourd’hui.

 

Désormais, il verrait plus haut, plus loin au-delà de l’horizon... 

 

 

 

 


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