Chapitre 6 - Mickaël - Une histoire de chat


Et je me penche alors, je regarde les flots :

C’est ma vie que je vois, je suis une goutte d’eau,

Un être qu’on emmène sans lui dire où il va

Vers la mer où finit son voyage ici-bas.    



Mickaël se réveilla ce matin-là avec un léger mal de tête. Il ne savait pas réellement s’il devait l’attribuer aux remarques assommantes qui circulèrent pendant la soirée ou aux litres de cidre qu’il avait dû boire pour oublier dans l’instant ce qu’il venait juste d’entendre. Pas très pratique pour avoir une conversation structurée, mais relativement efficace lorsqu’il s’agissait de faire barrage aux idées étriquées et anti progressistes.

Il chercha Annie de la main, mais ne rencontra que draps froissés et vide inquiétant... La place qu’il sondait semblait même froide de sorte qu’il se demanda l’heure qu’il pouvait bien être. Il se leva avec l’idée d’appeler le FBI pour signaler la disparition de sa femme, mais, à son grand soulagement, il la rencontra sur le palier avant de mettre la main sur son téléphone.

Il lui sourit tendrement, et le plus extraordinaire, c’est qu’elle lui sourit en retour. Il n’en revenait toujours pas et pensa-t-il, s’en émerveillerait invariablement.

  Bonjour, ma chérie, j’ai cru que je t’avais perdue. Il est tard ?

  Tu ne me perdras jamais, tu le sais, sauf si tu t’arrêtes de chercher… tu vois ce que je veux dire... Il n’est que neuf heures, mais je ne dormais plus, alors je me suis dit qu’un peu de rangement ne nuirait pas à l’ambiance générale du week-end merveilleux qui s’annonce…

 

 Mickaël en s’approchant lui prit le bac à linge des mains et le posa sur une commode. Il la serra dans ses bras et lui donna un long baiser qui les rendit seuls au monde quelques instants. Comme sur l’île déserte à laquelle ils avaient souvent pensé, qui les accueillerait avec délices et bienveillance, quelque part au milieu de l’océan infini. Là-bas, isolés du reste des activités humaines, leur amour et la promesse éternelle de veiller l’un sur l’autre les porteraient jusqu’à ce que la mort les sépare, puis les réunisse à jamais.

  Je t’aime... commença Mickaël

  Je t’aime aussi ! lui répondit Annie.

  Ah bon ? reprit Mickaël, qui retrouvait sa légèreté et son humeur badine. Mais... si je t’aime... et que tu m’aimes, c’est qu’on s’aime, non ? Et si on s’aime, alors on pourrait se marier ! Ce serait super, on aurait un appartement à Bordeaux, et le week-end on irait manger des huîtres sur le bassin d’Arcachon, avec un verre de vin blanc, du pain aux noix et du beurre salé de Bretagne, et on aurait un chat !

  Voyons mon chéri, tu n’as quand même pas dans l’idée de me demander en mariage ? Nous sommes déjà unis pour le meilleur et pour le pire, tu te rappelles ? Il faudrait qu’on divorce pour se remarier, ce serait du gâchis, ne penses-tu pas ?

  Ma foi… non, pas du tout. J’ajoute que je trouverais cela poétique... terriblement romantique même... je vois... un voyage de renoces sur le Danube... ou bien, on irait à Venise, ou à Rome, au printemps, se promener le soir sur le forum... je t’offrirais un bouquet de coquelicots...

  Ou en Islande, tu sais que j’en ai envie, la nature brute, glaciers et sources d’eau chaude...

  Ou en Islande alors... mais ce serait sans les coquelicots... Je prépare le petit déjeuner ?

  Oui parfait ! Je termine ici et je te rejoins en bas.

 

 Mickaël adorait le samedi matin, ce moment du week-end ou tout est encore possible et qui commence, comme il se doit avec les viennoiseries croustillantes à peine sorties du four de la boulangerie d’en bas, un café noir, long, sans sucre, et aujourd’hui, un rayon de soleil plein de promesses.

Il entra dans son commerce préféré et, après une intense et lente inspiration qui le fit se sentir tellement en France, il salua les clients et la boulangère d’un sourire épanoui et satisfait. Comme souvent dans cet endroit si convivial, son salut matinal lui fut si chaleureusement rendu que l’intuition que l’humanité n’était peut-être pas perdue finalement le mit d’excellente humeur.

Il y a du bon dans le genre humain, le côté obscur n’a pas encore tout emporté dans sa folie individualiste et destructrice. Bien qu’il reste un long chemin escarpé à gravir pour qu’une grande chaîne de solidarité du croissant s’établisse entre les hommes et les femmes du monde entier. Mais, tous les livres de développement personnel vous le confirmeront : si l’on n’est pas capable de considérer la qualité d’un petit pas de plus sur le long chemin en question, on arrive rarement au sommet. On s’arrête, épuisé, démoralisé, sur le bord, vaincu par la première difficulté moyenne qui se dresse devant soi.

  Bonjour, c’est à qui ? demande Karine, l’employée de la maison, toujours parée d’un sourire solaire, qui lui va mieux qu’un collier de perles et qui, plus qu’une bonne note dans un guide rouge, en dit long sur la qualité des produits que l’établissement offre à ses clients.

  Eh bien... c’est à moi, je crois, dit Mickaël.

  Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, cher monsieur ?

  Vaste programme, chère madame ! J’imagine que j’aimerais bien un... voilier, pour partir sur l’océan, avec ma femme et mon chat, et faire le tour du monde. Nous ferions notre première escale à Naples, et après quelques mois dans les Cyclades, à savourer des poissons grillés et des olives gorgées de soleil, nous jetterions l’ancre à... Damiette ou Alexandrie. Puis direction le canal de Suez et, au terme d’un long périple exotique, à contourner l’Inde, nous échouerions à Singapour, notre base de pirates, pour des raids pacifiques sous de joyeux tropiques sur toutes les mers du coin...

  Je suis désolée cher monsieur, dit Karine d’un air réellement compatissant, je viens de vendre le dernier. Je peux peut-être vous proposer des pains au chocolat à la place — ils ne vous transporteront peut-être pas jusqu’à Singapour, mais on fait venir notre cacao d’Afrique, il y a de quoi voyager déjà ?

 

 Mickaël ressortit de l’établissement avec quatre chocolatines, comme on dirait à Bordeaux, pas trop cuites et encore chaudes, promises à un destin de fête. Puis il reprit son chemin vers l’appartement qu’il partageait avec sa chère petite femme.

 

  Ma chérie ? Appela Mickaël, le petit déjeuner est prêt ! Tournée générale de pains au chocolat ! Il faut en profiter, on n’en aura pas sur le bateau !

  J’arrive, j’arrive... Qu’est-ce que tu racontes, quel bateau ? interrogea Annie, étonnée.

  J’ai bien réfléchi, on pourrait faire un tour du monde sur un catamaran pour notre voyage de renoces. Toi et moi, et le chat. On lui emporterait plein de croquettes.

  Là, tu le fais vraiment exprès, répondit Annie qui ne comprenait plus rien et commençait à s’agacer légèrement de cette situation. C’est quoi cette histoire de chat ? Il me semble que tu as lancé plusieurs amorces sur le sujet, mais sans aller plus loin : si tu me disais ce que tu as en tête, une bonne fois pour toutes ?

 

Le sourire de Mickaël d’un seul coup se figea. C’est vrai qu’il avait émis tous ces signaux, mais il n’était pas encore prêt. Demain peut-être.

Ou la semaine prochaine ?

À son visage soudainement grave et pâlissant, Annie se tendit elle-même en devinant qu’elle avait touché un point douloureux. Elle regrettait maintenant d’avoir un peu brusqué les choses.

 

Cette histoire de chat...

 

Cela faisait quelque temps déjà que Mickaël y réfléchissait. Il y avait pensé comme ça au début, innocemment, pour goûter un peu à la joie légère que les petits félins savent apporter dans un foyer. Pour pouvoir acheter des jouets pour quelqu’un aussi. Puis, de plus en plus souvent, à mesure que se matérialisait la cruelle réalité : ils n’auraient jamais d’enfants. La nature avait décidé que pour eux, ce serait impossible et ça, il l’avait accepté depuis longtemps. Mais toutes les démarches qu’ils avaient entreprises au fil des années pour adopter un bébé avaient dû être interrompues, pour nombre de raisons, recommencées ici un jour, et là, encore une fois, et n’avaient finalement mené à rien. Il était trop tard désormais, il fallait se rendre à l’évidence. On cherche des parents pour des enfants, pas d’enfants pour des parents. Un slogan digne des meilleures campagnes électorales, et eux, ils n’avaient pas de cartes d’électeurs, n’adhéraient à aucun parti, ils ne seraient plus jamais prioritaires.

 Personne ne dira jamais officiellement que c’est fini, qu’il ne faut plus attendre. Et c’est ça, finalement qui fait le plus mal, c’est ça qui tue, ça qui torture : c’est à lui, à eux, de se résoudre à arrêter les démarches, parce qu’elles n’aboutiront nulle part, jamais... C’est l’histoire impossible d’un malade en mort cérébrale qui décide de se débrancher...

  J’en suis là, Annie, dit Mickaël la gorge serrée. C’est ça, cette histoire de chat : je veux bien me débrancher, mais je veux adopter un chat… gris… aux yeux orange.

 

 C’était la première fois que Mickaël parvenait à verbaliser le sentiment de vide qu’il ressentait. L’idée aussi que si personne ne s’appuyait sur lui, c’est qu’il ne comptait lui-même pour personne. Il savait à quel point Annie en souffrait également, au plus profond de son être. Il se demandait souvent comment elle faisait pour trouver assez de force pour seulement continuer, à chercher à donner un sens, malgré tout, à une existence qui pourrait paraître bien terne. Elle parvenait pourtant à l’ensoleiller tous les jours des petites choses simples de la vie. Elle s’approcha doucement, l’étreignit tendrement, et lui chuchota à l’oreille :

  Je suis là, avec toi. Pour toujours, mon amour.

 

Puis d’une voix enthousiaste :

  Et si on l'appelait Pedro ? 

 

 


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