Chapitre 7 - Thomas - On ne sera pas banquiers


Ce mur, c’est une aubaine,

On peut hurler sans gêne

Le mal et la douleur,

La déception amère…



Comme souvent le week-end, Thomas se rendit devant le mur, où il espérait retrouver ses amis. Un amas de briques, de matériaux inertes, symbole des limites que l’homme s’impose lui-même, au-delà de laquelle nul n’est censé aller. Présentée lors de la dernière exposition universelle à Dubaï, l’œuvre d’Hans Frenhoffer avait été acquise par la Commission pour l’Enfance et le Droit Aux Rêves (CEDAR) de la ville de Paris où elle avait été transportée.

L’œuvre symbolique rappelait tous les murs de la honte érigés à travers le monde et les époques. Elle se voulait une critique acerbe de cette étrange nécessité qu’un homme ressent un jour de devoir mettre entre lui et l’autre quelques tonnes de béton immuables, des barbelés, et pourquoi pas des gardes armés. Frenhoffer dénonçait, avec le talent légendaire qu’on lui connaissait, la démarcation elle-même, les ordres de tirer à vue sur les téméraires qui tenteraient de la franchir malgré les sommations et l’affichage on ne peut plus évident de la peur des commanditaires devant la différence. La menace que font peser sur l’équilibre du monde et la prospérité bourgeoise ces hordes de barbares féroces et pauvres doit réellement être insupportable pour qu’on en vienne à tenter de s’en protéger ainsi. 

Maître Frenhoffer lorsqu’il commenta son œuvre indiqua que celle-ci restait inachevée et qu’elle devait désormais suivre sa propre route. Il faudrait pour cela que la jeunesse se l’approprie, la décore, y imprime ses jugements et idées de progrès. L’art urbain ne demandait qu’à s’exprimer et, n’était-ce pas doucement ironique d’avoir finalement créé un espace de liberté sur un ouvrage qui, de prime abord, semblait proclamer exactement le contraire.

De nombreuses voix s’étaient d’ailleurs élevées contre ce mur dont tout le monde ne pourrait comprendre la portée. Puisqu’il devait s’agir d’une pièce référence, universelle, il aurait sans doute mieux valu que le message soit plus clairement exprimé : pourquoi pas simplement un enfant tenant dans sa main une colombe prenant son envol ? Car peut-être en effet l’élite des nations pourrait-elle en appréhender la finesse, mais s’agissant du peuple, on n’était pas sûr qu’il comprenne vraiment bien. L’œuvre devait pourtant aussi s’adresser à lui, bien qu’on le regrettât tant il était démontrable que tout serait plus aisé si cette foule innombrable et illettrée se contentait de suivre la direction qu’on lui montrait au lieu de songer à exercer son libre arbitre.

Frenhoffer et la CEDAR avaient simplement laissé ce débat vain s’éteindre tout seul faute de combustible. En effet, avec le temps, l’œuvre du vieux maître s’était révélée : l’utilisation intensive qu’en avait faite la jeunesse perdue de ce pays avait dépassé toutes leurs espérances.

Le mur, par son exposition médiatique, constituait une tribune extraordinaire pour les jeunes du quartier, et finalement tous ceux qui souhaitaient faire passer un message à l’humanité.

 

 Thomas, plus que tout autre, avait parfaitement saisi cette dimension particulière et avait choisi de l’utiliser comme porte-voix. Il se sentait à l’étroit dans la proposition de monde qu’on lui faisait. Il voulait croire, au moins il espérait que sous la gangue, brillait un plus merveilleux diamant qu’on le laissait imaginer.

 Il ne pouvait tout simplement pas en être autrement. Qu’il n’y ait rien de plus ici-bas, que cet amoncellement méthodique d’ordures compressées et décorées du cynisme le plus écœurant constituait une éventualité tellement désespérément prosaïque et triviale, que son instinct de survie avait dû l’écarter. Certaines personnes, la plupart en fait, pour trouver le courage d’avancer encore dans cette vie, avaient choisi de croire qu’elle n’était qu’un long pensum imposé par leur Dieu, un pénible prérequis permettant d’accéder à un épanouissement promis sous une forme libérée d’existence. Après.

Thomas ne partageait pas cet avis : son plan à lui, c’était de vivre.

De vivre maintenant.

Il retrouva Hamid devant le mur, à son endroit habituel, ses yeux comme perdus dans une brique.

  Salut, Hamid, lança-t-il. Dis-moi, tu me sembles bien pensif ce matin ? À quoi tu rêves ?

  À quoi je rêve ? s’étonna Hamid. Je rêve que je regarde un mur qui se trouve devant moi et… que je ne sais pas quoi en penser. Le temps passe comme ça, rien de très original, Shakespeare. Puis de son plus beau sourire provocateur : on n’est pas dans un de tes putains de poèmes, au-dessus des nuages ou sur un tapis volant à la con…

  Justement... Moi je crois qu’il ne tiendrait qu’à nous de le contourner, ce mur, de l’enjamber, même seulement pour le symbole… Allez, quoi ! Changer de vie n’est-il pas à notre portée ?

  Je sais ce que tu penses, frérot, mais c’est des conneries. Jamais on s’échappera de cette merde. On serait quoi, des banquiers en costard cravate ? On ferait des prêts aux mémés et aux chefs d’entreprise, puis on leur tomberait dessus à la moindre défaillance. On confisquerait les croquettes du clebs et la télé ? Il est vraiment super ton programme.

  Bien sûr toute ressemblance...

  Avec des faits réels serait normale. J’ai pas oublié et je peux toujours pas encadrer ces connards.

 

Hamid s’énervait, comme toujours quand on appuyait sur ces thèmes. Il nourrissait une haine tenace qui ne partirait pas avec les premières pluies. Il faudrait même sans doute quelques années d’abondantes moussons pour faire reverdir la case calcinée dans laquelle il rangeait toute la profession et ses complices. Au moins cela fournissait-il un sujet de plaisanterie et de défoulement quasi inépuisable entre les deux amis.

Thomas renchérit :

  Note bien qu’à mon avis, la saisie de la télé constituait une action salvatrice qui a dû éviter aux victimes de subir trop longtemps le flot ininterrompu des inepties qu’elle déverse en général dans les esprits de ceux qui la regardent.

  Mouais, répondit Hamid. Là aussi, je sais ce que tu penses, et c’est pas faux. Ce qui me fait chier, encore avec le recul, c’est le chien qui leur avait rien fait. C’est dégueulasse d’avoir embarqué ses croquettes.

  D’accord, on ne sera pas banquiers... Je ne sais pas pourquoi, je te vois bien avocat, défenseur de la veuve, de l’orphelin.

  N’oublie pas « défenseur des chiens » dans tout ça...

 

Il enchaîna, sur le ton de son rappeur préféré :

  Ça s’ra sur ma plaque, ça s’est sûr que ça claque, j’casserai la baraque, à grand coup d’matraque... Qu’est-ce que t’en dis mon frère ? Je leur rendrai leurs croquettes aussi.

  Pas mal…

 

Puis, après un bref silence, Thomas adopta une posture théâtrale, et, les yeux grands ouverts sur l’horizon, il commença, d’un ton visionnaire :

  Le lendemain de ta victoire au tribunal, on lira les gros titres dans les journaux...

  Un avocat arabe, continua Hamid, indigné par le traitement que des connards de banquiers ont infligé à un chien, les défonce au procès : la preuve que l’humanité existe encore peut-être !

  Peu scrupuleux…

  Peu scrupuquoi ?

  Scrupuleux : je pense que le journaliste qui écrira l’article, sera un adepte du politiquement correct et qu’à la place de « connards de banquiers » il préférera les qualifier de « banquiers peu scrupuleux », ça fera mieux pour son Pulitzer. D’ailleurs, on supprimerait sans doute le mot arabe, afin de ne laisser aucune prise : ni au lobby antiraciste, ni au lobby raciste, ni même breton, et au lieu de « les défonce »...

  Les massacre ? Les marave à la rigueur ?

  « Obtient gain de cause », ou quelque chose de cet ordre, un peu plus soft corrigea Thomas.

  Ok Rimbaud, concéda Hamid. Ce sera toi le journaliste.

  Ah, mais oui, voilà ! Journaliste, reporter de procès : en voilà une idée d’avenir ! s’enthousiasma Thomas.

 

Il en aurait des événements à couvrir, avec tous ces pauvres gens qui ne parviennent plus à se parler, qui se perdent en procédures et qui concluent devant un juge une dispute fraternelle qu’une maman aurait réglée en deux minutes. Thomas tendit son paquet de cigarettes à Hamid, qui en accepta une avec plaisir et lui proposa son briquet en retour. Ils fumèrent quelques instants en silence, se perdirent séparément dans leurs pensées...

  Hamid, tu ne te dis vraiment jamais que c’est possible, qu’on peut le faire ?

  Qu’on peut faire quoi ?

  Vivre...

  Pas vraiment, non. On fera que tirer sur des clopes en imaginant quelque chose qu’on appellera l’avenir. Quand on rêvera plus, ça sera fini, on rajoutera juste une lettre devant, un « c » : on crèvera de chagrin, parce que la vérité est trop triste et trop abjecte, à faire vomir. Personne ne peut supporter la réalité... On s’évade avec tout ce qu’on peut : la télé, la drogue, la bière, les croquettes, les enfants... Toi, Cervantès, tu plonges dans tes poèmes. Tu penses à sauver Leila peut-être. Crois-moi : personne ne vit, y a que des mecs et des nanas qui rêvent.

  Tu as peut-être raison, mon ami, répondit Thomas. Il faut continuer à rêver. Mais vivre, toujours : il faut rêver mieux ! Se jeter dans le vide, puis voler ! Changer de point de vue… Alors c’est vraiment l’heure, camarade !

  L’heure de quoi ?

  Tu vas voir.

Thomas alluma une seconde cigarette, qu’il grilla en silence. Hamid ne brisa rien, mais regardait Thomas d’un œil suspicieux.

Ce dernier lui adressa un clin d’œil complice, puis toujours sans un mot, se saisit de ses bombes de peinture : il gardait l’ambition de commencer à vivre maintenant, et personne ne devait l’ignorer. Il voulait plus de place et plus d’avenir pour lui et tous ceux qu’il aimait. Les emmener loin d’ici, si c’est mieux, loin de la grisaille, de la prison, ou juste leur offrir des lunettes roses, peindre tout ça en couleur et rester là si ça suffit. Son nouveau plan, il le crierait à tous, et tous recevraient son cri, son plus beau tag, teinté d’espoir :

  Rêvolution…

  Euh… C’est quoi ça, mon frère ? questionna Hamid, ton nouveau jeu de mots ?

  Haha, mon frère ! Ça... ?

 

Il fit durer un peu le suspense puis dit, d’un ton solennel :

  Ça... C’est quand les oisillons éteignent la télé !

 

 

 

 


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