Chapitre 8 - Jean - Mot compte double


À chaque carrefour, chaque choix multiplie

Nos doubles éthérés naissant à la croisée,

Qui décident de suivre cette image jaunie

Ou ce vœu envolé revenu nous hanter.



Jean se sentait bien à Bagdad, il entrevoyait qu’il était en train de construire là-bas un univers dans lequel il se plaisait à évoluer. La fascination de cet orient inventé et rêvé, autant que le voyage intérieur qu’il s’offrait lui apportait un réconfort profond qu’il ne trouvait plus dans les interactions insipides qu’il entretenait de temps à autre avec la plupart de ses fréquentations parisiennes.

Bien sûr ses vrais amis, les associés de son entreprise de reconstruction de la planète, échappaient à ce verdict sans appel. Ceux avec qui il échangeait plus que les banalités mondaines et terre à terre d’usage, baignées dans la fièvre consommatrice inoculée par quelque dictateur du mieux-être matériel, pour tous, mais surtout pour soi... Avec eux, il organisait toujours de longues veillées de travail, autour des sujets cruciaux, comme l’interaction des voyages, des songes, des images et des souvenirs. Ou comment l’ouverture au monde et son observation à travers un prisme pur, libre de tout biais, permet de s’élever des contingences grises et obscures, amarres invisibles d’une foule innombrable de navires bloqués à quai, dont on ne fait que gâcher le potentiel infini en les maintenant ainsi entravés... Ils cherchaient à inventer un nouveau concept pour vivre ensemble dans la jungle tyrannique du capitalisme. Ils imaginaient une société humaine à but non lucratif, qui verse à ses actionnaires des dividendes de développement personnel dont la valeur réside dans la transmission et que la thésaurisation au contraire, réduit en cendre.

Un son lointain qui pouvait provenir de la sonnette interrompit le cours de ses pensées. Il quitta le bureau pour aller jusqu’à la porte, emportant avec lui le verre de vin qu’il venait de se verser et s’arrêta en chemin devant la glace de sa salle de bain, pour se rendre un peu présentable. Il rencontra dans la glace, un reflet familier :

  Mickaël, ça fait longtemps ! Quelle agréable surprise ! Mais dis-moi, tu es fatigué toi, tu as une tête à faire tomber un stylite...

  Plutôt peut-être à devenir ermite moi-même et me retirer au sommet de ma colonne. Je voudrais m'isoler d’un monde que je ne comprends plus et dans lequel je finis par ne plus être certain que d’une chose : je ne sais pas où se trouve ma place.

  Eh bien, mon cher… tu me sembles en pleine phase maniaco optimiste ! Tu tombes bien, je viens de déboucher une bouteille d’un petit Bourgogne tout léger. J’ai toujours été plus volubile avec un verre à la main. Maintenant que j’écris… c’est pareil. Mais il y a de la place pour deux.

  J’en doute, reprit Mickaël. Tel que tu me vois, j’ai une soif inextinguible… de vérités.

  Alors, je le jure votre honneur ! s’exclama Jean. Oui, je le jure, je dirais toute la vérité, rien que la vérité. Allez tiens, tu peux tester, pose-moi une question ! Croix de bois…

  Attention, mon Jean, tu t’exposes, là. Vu la nature de mes doutes, tu seras peut-être bientôt tenté par l’enfer…

  Vas-y, je te dis, j’ai entamé une psychanalyse, je me dois la vérité, à moi en premier lieu, en toute occasion ! Alors à toi, mon double préféré, je ne saurais mentir…

  Je t’aurais prévenu… Il est sympa ton vin en effet. Alors, voyons, je commence par quelque chose de facile.

 

 Mickaël pris une longue inspiration pendant laquelle il choisit, soupesa avec soin, la première question pour son alter ego. Il pensa un moment mener la discussion comme une partie d’échecs, essayant d’anticiper les réponses, pour l’amener progressivement dans ses derniers retranchements et finalement obtenir l’essence de vérité si précieuse qu’il recherchait. Il abandonna rapidement cette idée. Il ne voulait tuer personne après tout, et n’était pas encore assez fou pour avancer en diagonale. Il serait direct finalement, et parlerait avec son cœur. Il esquissa un sourire, signe qu’il était prêt. Puis redevenant sérieux, il demanda sans ambages :

  Jean, es-tu heureux ?

  Ah ! s’exclama Jean. C’est tout ? Est-ce là le fameux problème pour lequel je risquerais ma place au Paradis ? Tu es sûr que c’est cette question que tu veux poser ? Ne veux-tu pas en changer pour savoir, par exemple, si j’aime la glace à la pistache ?

Mickaël annonça que la réponse l’intéressait aussi, à cause d’un projet qu’il avait en tête et dont on pourrait parler à l’occasion, mais qu’il préférait malgré tout s’en tenir au premier thème. Il avertit Jean que cette tentative de diversion pouvait s’interpréter comme un début de dissimulation de la vérité. Ce petit écart ne serait cette fois puni que d’un second verre de vin.

Jean sourit devant la détermination de son jumeau, remplit son verre, puis ouvrit son cœur. En substance, il répondit que oui. Il parla d’un monde où il plongeait avec délice, où la police libérait l’imagination et encourageait le rêve, où les hommes pouvaient voler sans craindre les menottes, au-dessus des nuages. Évoluer dans cet environnement lui faisait un bien fou.

Longtemps, Jean et Mickaël ne firent qu’un. Ils avaient fréquenté les mêmes écoles, les mêmes cercles d’amis avec lesquels ils partageaient un goût commun pour les soirées interminables, à refaire le monde autour de bonnes bouteilles de vin. Ils s’étaient dédoublés au moment de choisir leur voie après le lycée. Quand Jean écouta son cœur pour se lancer dans la voie de l’enseignement, Mickaël, lui, choisit de ne pas choisir et d’intégrer les classes préparatoires aux grandes écoles d’ingénieurs, plus parce qu’il était admis que parce qu’il en ressentait le désir profond. Bien sûr, il avait tenté de post-rationaliser et de justifier cette orientation par le fait qu’il se verrait bien astrophysicien (il aimait les étoiles) et c’est vrai que l’explication fonctionnait... pour les autres.

 Cet épisode constituait l’un de leurs sujets de conversation préférés : le destin et la théorie du choix, les hommes qu’ils seraient devenus si au lieu de tourner à gauche au dernier carrefour, ils avaient simplement décrété qu’il fallait prendre à droite... L’irréversibilité des décisions alors même que tous les chemins mèneraient à Rome. La quatrième dimension, et toutes les autres, ne seraient-elles qu’une multitude d’univers parallèles dans lesquels un choix fondateur de leur être se serait avéré différent ? Puis, tant qu’on y était... puisqu’au final on allait tous au même endroit, à la troisième bouteille il leur arrivait de se demander si la vie avait un sens et méritait d’être vécue.

Jean dit qu’il avait résolu une fois pour toutes la question du sens : ce dernier se trouvait dans le verre de vin, pas au fond de la bouteille. Mais on restait libre de la terminer. Alors oui, il était heureux.

Ils en étaient là, précisément, au moment où la deuxième bouteille allait s’ouvrir. Une production bio : Château des Ponchins, cuvée des chamoineaux.

Mickaël ouvrit la bouteille dans un cérémonial digne des meilleurs sommeliers : n’avait-il pas suivi la formation d’œnologue au Centre Universitaire du Vin à Quimper, avant de décider finalement de faire carrière dans la finance ? Il versa, avec une religieuse délicatesse de circonstance, un doigt du breuvage magique que contenait la bouteille dans le verre de son ami :

  Premier nez admirablement équilibré, commença Jean qui respecta à la lettre les codes de la discipline, fit doucement tourner le liquide, pour une deuxième émotion olfactive. Il décela une légère odeur de cuir, puis le goûta... élégant et long en bouche... il me semble irréprochable ce vin. Sans vouloir m’attirer les honneurs du choix de cette bouteille...

  Allez, arrête tes conneries, rigola Mickaël. Je te connais assez, n’est-ce pas, pour savoir que tu ne maîtrises rien dans ce domaine.

  Ah, ah… j’ai failli oublier que je ne pouvais rien te cacher…

  Cela dit, tu as raison, franc et élégant ! Il fera parfaitement l’affaire.

  Commençons donc par un verre, on verra ensuite. Je signale à toutes fins utiles à la grande assemblée ici réunie qu’il m’en reste deux caisses, donc...

 

Jean quitta la salle de bain et se dirigea vers le salon pour se dégourdir un peu les jambes. Il se dit que cette scène pourrait figurer un jour dans un prochain livre. Il alla examiner sa bibliothèque. Une collection de livres bien française, parisienne pour être plus précis, d’un éclectisme exemplaire avec du classique, du très classique 19e, du contemporain, international, du carrément élitiste et confidentiel, le tout sans poussière et ornementé de quelques objets faire-valoir des véritables trésors que représentent les livres. Son regard s’attarda sur une statuette bleue en céramique figurant un cheval stylisé qu’il avait acheté dans un souk coloré de Damas au cours d’un voyage extraordinaire qui commençait maintenant à dater… Il se demanda si Damas avait beaucoup changé et se promit d’y retourner bientôt.

Puis il tenta d’imaginer à quoi pouvait ressembler la bibliothèque de Mickaël, son moi qui avait mal tourné en choisissant la finance. Il mènerait son enquête :

  Tu lis quoi en ce moment ? lui demanderait-il discrètement.

Il avouerait un peu honteux qu’il ne lisait plus trop, car il ne trouvait plus le temps. Avec son métier terriblement prenant, qui ne lui laissait que peu de créneaux pour assouvir cette passion, ses seules lectures étaient désormais consacrées aux lettres aimables que s’échangeraient ses avocats avec ceux des parties adverses. Compilant des business plans pour les actionnaires de sa boîte et ses amis les banquiers, au lieu de nourrir son âme de poésie et réflexions profondes, il consumerait une large part de son énergie dans les déséquilibres cycliques des cours de bourses des marchés internationaux…

Une vie certainement passionnante qu’il peinait quand même à envisager totalement... Difficile pour un professeur de français écrivain, de s’imaginer vanter ses modèles financiers. Même si connaissant intimement Mickaël, il les voulait sans doute ciselés, martelés avec une finesse digne des plus grands dinandiers du Moyen-Orient... Il n’était pas certain que ce soit suffisant pour que son art soit un jour reconnu à sa juste valeur, que l’une de ses œuvres se retrouve un jour au Louvre ou au Metropolitan, dans la section orfèvrerie Excel…

  Pourtant dit Mickaël un peu déçu, il y a bien une âme d’artiste sous le costume gris que tout le monde voit : je mets des couleurs, parfois !  

Jean prenait plaisir à poursuivre le dialogue improbable avec cet homme qu’il aurait pu devenir, avec qui il partageait en ce moment bien plus que cette bouteille de vin.

Il se versa un autre verre qu’il leva dans les airs, comme pour trinquer avec lui-même, et tous les esprits présents.

Mickaël se manifesta :

  Pour répondre à ta question, le dernier livre que j’ai lu s’intitule « Il suffit d’un souffle », d’un certain William Tanger. Il s’agit d’un premier roman, je crois. C’est l’histoire d’un jeune homme qui saute un jour du nid et qui se rend compte qu’il a des ailes. Des ailes ! le gamin vole : il a changé son point de vue, il est libre, enfin, et heureux. Un livre comme je les aime : écrit simplement, à la fois littéralement irréaliste et vrai. Comme si finalement, rien n’était impossible dans ce monde.

  Excellent ça... La liberté, les choix fondateurs, le changement de point de vue : ce sont les thèmes clés du roman que j’écris... Quelle étrange coïncidence ! s’exclama-t-il en souriant.

  Tu vois, c’est vraiment amusant, reprit Mickaël. Car justement, ce livre, je l’ai lu en pensant à toi, à toutes nos discussions sur ce sujet. J’ai pensé que c’était toi qui l’avais écrit sous pseudonyme...

  Amusant, c’est le mot, dit Jean comme pour lui-même.

  Mais, puisqu’on en parle, reprit Mickaël, quand aura-t-on le plaisir de goûter à nouveau ta prose ? Je ne veux pas me mêler de ce qui ne regarde pas trop... mais tu as bien un objectif en tête ?

Jean se demanda si c’était bien normal de se faire ainsi presser par un personnage imaginaire. Trouvait-il lui-même qu’il n’avançait pas assez vite ? Sans doute. Fallait-il s’en inquiéter ? Pas encore.

  Non, j’avoue, finit-il par s’entendre répondre, je ne me suis pas fixé de limite. Tu sais, mon éditeur est amateur de vin également. Il appréciera un vieillissement en fût de chêne...

  Ah... On trinque à sa santé à lui aussi alors ? À ceux qui savent attendre et qui refusent le despotisme de l’immédiat !

  À ceux qui savent attendre !

 

Sur ces bonnes paroles, Jean décida que lui-même ferait aussi bien d’attendre quelques jours avant le prochain verre et d’aller se coucher.

Demain, il repartait flâner sur les bords du Tigre…


Ce chapitre vous a plu ?

Inscrivez-vous à la newsletter pour recevoir les suivants à mesure de leur publication !

 



Ce chapitre vous a énormément plu ?

Partagez-le autour de vous ! Partagez-le sur Facebook, Twitter...

 



Le livre vous plait ?

Devenez mécène, ou ambassadeur en publiant une critique sur un site de vente ou de critique littéraire...

 

Sur une librairies en ligne  :

Sur un site de critique littéraire :



Commentaires: 0