Chapitre 9 - Vagabond - Mille vies


Les doux flocons tombent et effacent

Les pas pesants que j’ai laissés.

Bientôt s’estomperont les traces

De mon errance tourmentée.



 

Sur son existence misérable, sur sa lente déchéance, il avait d’abord porté un regard positif. Cela ne devait être qu’une expérience qu’il interromprait quand il aurait fait le point, profité de cette forme de liberté totale qu’offraient le dénuement et la rupture complète des attaches.

Avec le temps pourtant, il avait compris qu’il ne faisait que dériver. L’impression de se retrouver enfermé dehors avait grandi peu à peu et il le sentait, était en train de remporter le combat. Goutte à goutte, seconde après seconde, le poison de l’exclusion s’insinuait lentement dans ses veines, détruisant progressivement, mais avec un froid systématisme, les dernières parcelles d’humanité de son être.

Il mesurait l’avancée, la montée en puissance de cet engourdissement à la fois pernicieux et bienvenu. Il se sentait comme dans une bulle, simultanément protectrice et inhibante, qui atténuait les sons que lui hurlait la furie de la ville, mais estompait, jusqu’à détruire, réduire au silence, les mots qu’il essayait encore occasionnellement d’échanger avec les passants.

Il luttait de toute ses forces contre ce danger, et même s’il connaissait par avance l’issue de ce combat par trop inégal, il était décidé à retarder l’échéance le plus possible. Il avait déployé un arsenal d’armes d’autodéfense qu’il utilisait régulièrement.

Ainsi parfois, s’amusait-il à deviner les pensées de quelques-unes des personnes qui passaient. En plus de le rattacher un peu à ses contemporains, il s’agissait là d’un passe-temps fort agréable et divertissant que d’imaginer à quoi passent leur temps ces passants qui passent dans la rue. Tous ces gens, tous ces mondes intérieurs qui se croisent parfois sans jamais se rencontrer, il trouvait cette idée fascinante et vertigineuse. Sans parler du fait qu’au dernier décompte, la population terrestre comptait près de 8 milliards d’individus, ce qui signifiait, en d’autres termes, que 8 milliards de pensées individuelles s’égaraient dans les méandres infinis d’autant de cerveaux labyrinthiques. Il lui semblait impossible qu’Ariane ait pu leur fournir un fil à chacun : il y en avait probablement qui se perdraient à jamais.

 

  Bon, j’ai le beurre, la farine, les œufs... euh, le lait ? Oui je crois qu’il m’en reste assez... Bon, il est 14 h 15 environ, 10 minutes de métro, tout le monde arrive vers 16 heures… A priori ça ira. Ça va aller. Évidemment la pâte n’aura pas le temps de reposer, mais bon, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Nadine ne pourra pas s’empêcher de faire une remarque, mais tant pis. J’aimerais bien que ça lui plaise, quand même...

 

  Un chat sur trois est un extra-terrestre... Je me demande quelle est l’origine de cette statistique. Si on m’avait posé la question, j’aurais dit plus, moi. Ces bêtes viennent d’une planète lointaine, c’est certain. D’ailleurs, les chiens le sentent bien et essaient de nous prévenir. Ils ont les yeux qui brillent, tout le temps, c’est la preuve pour les sceptiques de leur origine intersidérale.

 

  Bande de cons. Journée de chiotte. Ils commencent vraiment à me gaver ces cowboys. Ah ben oui, c’est sûr, c’est la crise. Si on veut maintenir la distribution de dividende annoncée, et la rentabilité par action, on n’a pas le choix, il faut réduire les effectifs. Je comprends parfaitement le plan. On en profite pour fermer l’usine et diminuer les coûts fixes, on restructure et on recommence dans un pays à bas salaires quand la croissance repart. Oui voilà, c’est ça l’idée géniale, on transforme en opportunité. Limpide. Dans « froidement mathématique », ce qui me dérange, John Wayne, c’est pas les équations. Il suffit de virer deux mille personnes. Toute de suite, je sais, enfin, demain ça ira Lucky Luke ? Tiens, deux mille autres comme ce pauvre gars-là, à mendier quelques euros pour un sandwich.

  Désolé vieux, j’ai que des billets.

  ... 

 

  Encore un clochard. Il y en a de plus en plus j’ai l’impression. De mon temps, il n’y avait pas autant de ces pauvres hères sur le pavé. Quelle tristesse! Notre monde est fou, il déverse ses larmes dans les rues, et il n’y a plus personne pour les sécher. 

 

  Bientôt Noël et je n’ai aucune idée de cadeaux. Je n’ai même pas fait le sapin. Comment vais-je m’en sortir avec tout ça ? Et le menu... qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur servir ? Foie gras ou pas ? Il y aura encore cet ayatollah du bio végétarien qui a épousé Samantha, il va nous faire la morale avec la grande scène des canards et des oies qu’on torture juste pour Noël. Ça va quand même, je connais des éleveurs dans le Périgord qui font ça à l’ancienne, sans infliger de souffrances scandaleuses aux bêtes. Allez, pas de foie gras. Du homard alors ? … Oh le pauvre homme, ça fait déjà deux ou trois fois que je le vois là. J’ai un peu honte, je ne lui donne pas, mais il ne ferait que se saouler, c’est pour son bien.

 

  Ça fait longtemps que je ne lui avais pas acheté de fleurs. J’espère qu’elle va aimer. C’est vraiment sympa les pivoines. Avec les roses, le mariage est élégant. Et si j’étais sa pivoine et qu’elle était ma rose ? Peut-être je devrais faire ma demande : Ah fleur, si tu pouvais toujours rester éclose, conserver ce parfait, ce doux parfum de rose ! Ce parfum qui m’enivre, et trouble ma raison. Oh, fleur ! jamais ne givre, reste, en toutes saisons... Ah, fleur, que je voudrais, toujours garder éclose, ta splendeur à jamais passerait toute chose… Rêveur j’imaginais, merveille, métamorphose, mais toi, tu ne vivais que ton destin de rose... J’espère qu’elle dira oui !

 

  Allez hop hop hop, on va chercher les gosses, goûters, devoirs, repas, histoire pour s’endormir, rituel immuable répété cent fois. Tellement sans surprise dans l’enchaînement, mais tellement précieux de pouvoir vivre ces moments de partage avec eux. Fatigant quand même. Mais incroyable et magique. Ces petits êtres qui grandissent, qui apprennent le monde avec soi. J’envie leur innocence parfois. Évidemment, je ne leur raconte pas mes journées... Ça les ferait pleurer d’angoisse et de désespoir... ils ne pourraient plus jamais dormir de savoir qu’un tel monstre se cache sous leur lit ! Surtout ne pas grandir avant l’âge... 

 

  Tenez monsieur, un euro, j’espère que ça vous aide un peu ?

  Merci bien m’dame ! Vous zinquiétez pas, je vous promets de pas le jouer en bourse. Et merci pour vot' sourire !

Il en rajoute, bien sûr, il se souvient de ses cours de théâtre, il prend l’accent clochard... Ça leur ferait trop peur à tous de l’entendre parler le langage de Pierre de Ronsard, de le découvrir éduqué et capable de faire des phrases avec des mots de cinq syllabes.

 

À quelque chose, malheur est bon, paraît-il. Il avait d’abord pensé que l’imbécile qui avait écrit ça n’était qu’un homme simple. Quelle légitimité, quelle expérience significative lui permettait d’apporter un minimum de substance à son assertion ? Il n’avait sans doute pas vécu le drame qui l’avait abattu, lui. La maladie, la mort, la perte de ceux qu’il aime. Tout juste ce génie avait-il peut-être raté son métro à une minute près, un jour où il était pressé, car il devait faire la présentation aux Chinois. Incidemment sans doute il avait abordé le sujet avec la personne d’à côté qui le voyait pester avec une pincée d’empathie teintée d’un soupçon de moquerie. Elle lui avait jeté un regard qui l’aida instantanément à relativiser et qui s’avéra appartenir finalement à la femme de sa vie… Heureuse farce du destin.

 

Avec le recul pourtant, il lui semblait de mieux en mieux comprendre cette phrase. Oui, à quelque chose malheur était bon. Avant d’habiter dans la rue, jamais il ne s’était véritablement soucié du sort des mondes intérieurs qui orbitaient à côté. Il fallait une collision pour qu’il considère une interaction — et encore, la plupart du temps, s’échappait-il en maugréant sa mauvaise humeur. Aujourd’hui, tout avait changé, il s’était ouvert aux autres, il était prêt.

 

Mais eux... toujours pas.


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