Chapitre 10 - Mickaël - Gennevilliers


Je pense à votre temps que je voudrais avoir

Et à tous vos amants que je ne saurais voir.

J’aimerais tant vous dire, vous dévoiler mon âme,

Devenir indiscret, vous déclarer ma flamme.    



Le grand jour, enfin !

 

Annie et Mickaël surtout ne tenaient plus en place. Levé aux aurores pour une fois, ce dernier avait même fait la vaisselle avant de prendre le petit déjeuner. Cela ne lui arrivait que très rarement désormais, avec la présence de son meilleur ami, le lave-vaisselle dont ils avaient décidé l’acquisition un jour de grande fatigue, à la fin d’une soirée où ils avaient invité trop de monde. Débarrassé de toute idée de corvée, il y voyait même une activité saine et libératrice, que tous les psychiatres devraient songer à proposer à leurs patients, car elle lui permettait de ne penser à rien, visualiser le vide absolu... L’endroit où il se réfugiait lorsqu’il sentait trop proche la menace du monde extérieur dont l’agressivité acide s’évertuait à tenter de percer le blindage de son armure.

Tous deux s’étaient apprêtés, comme pour un dimanche, une grande occasion, un baptême à la campagne.

  Tu es belle comme un cœur, mon cœur, dit Mickaël, en s’inclinant avec un léger excès de déférence, juste suffisant pour qu’il ne passe pas inaperçu.

  Merci mon amour. Toi-même, tu es beau comme le cœur du petit prince charmant que j’espérais tant rencontrer... Ah, mais j’y pense... c’est peut-être toi, alors ?

Mickaël sourit intérieurement, heureux qu’Annie se prête une fois de plus de si bonnes grâces à son petit jeu.

  Je suis beau parce que tu m’aimes et que, Dieu merci, l’amour rend aveugle... 

  C’est vrai, je t’aime. Et je t’aimerais même s’il ne te restait plus de cheveux !

  Oh ! La peste ! Enfin... Tu entrevois maintenant la puissance du sortilège que l’on t’a jeté ! Sais-tu que c’est grâce à l’énergie magique d’un charme maléfique que la sorcière de Blanche Neige paraît belle aux yeux de tout le monde ? S’il pouvait voir son vrai visage, le portrait de Dorian Gray lui-même pâlirait de terreur !

Annie aimait autant que lui ces petites taquineries. C’est vrai, elle avait été charmée depuis le début par son sourire, par ses rires aux éclats aussi d’ailleurs... Il est beau quand il rit, on s’en moque qu’il soit un peu dégarni, on le voit tel qu’il est vraiment, sans sa carapace grise, il ne joue plus de rôle.

  Et maintenant que j’y pense, dit-elle, ça fait longtemps que je ne t’ai plus entendu rire ?

Aujourd’hui, si Annie et Mickaël paraissaient si heureux, comme illuminés, c’était qu’ils avaient retrouvé la foi. Peut-être pas encore en Dieu ou ses amis, il ne fallait rien exagérer… En quelque chose qu’ils jugeaient plus précieux encore : la vie. Une aventure que personne ne pouvait plus dicter et qui leur appartenait.

Songeur, Mickaël murmura les vers d’un poème :

Et je me penche alors, je regarde les flots...

C’est ma vie que je vois, le reflet d’un oiseau,

Les ailes déployées, il regarde là-bas

Ce nuage qui s’enfuit : il ne reviendra pas. 

 

  Qu’est-ce que tu dis ? interrogea Annie.

  Oh, rien, ma chérie, j’ai juste détourné un cours d’eau... Je te raconterais. Tu es prête ? On va être en retard ! s’inquiéta Mickaël.

  On n’a pas rendez-vous que je sache ? C’est ouvert toute la journée, non ? Je me maquille un peu et j’arrive.

  Tu as raison, excuse-moi. Je suis excité comme une puce, comme un gamin, alors que c’est le moment d’avoir l’air adulte et responsable. Sinon ils vont se méfier. Sans compter qu’une puce, ce n’est vraiment pas ce qu’il faut...

Quelques minutes après, les deux amoureux avaient sauté dans leur voiture, le regard à l’horizon, un peu perdu là-bas, où on apercevait un nuage qui s’échappait, et qui ne reviendrait pas. Le sourire aux lèvres, le cœur réchauffé par l’espoir, ils prirent la route vers l’avenir radieux.

Après quelques erreurs de trajets qui valurent au conducteur quelques railleries bienveillantes de la part d’une copilote qui avoua confondre elle-même sa droite et sa gauche aujourd’hui, Mickaël gara la voiture sur le parking : ils avaient atteint leur destination.

Bienvenue à la SPA de Gennevilliers !

Annie et Mickaël furent priés de s’asseoir dans le bureau de la Directrice, vide, pour l’instant, mais elle ne devait pas être loin et les rejoindrait dans quelques minutes. C’est que les petits pensionnaires du centre ont besoin de l’attention de tout le personnel... Mickaël usa de ses talents d’agent secret pour évaluer la situation : mobilier en formica, héritage des années soixante-dix, spartiate et coloré, comme si le vent de liberté qui souffla sur ces années avait figé cet endroit qui s’était contenté de simplement vieillir et ternir irrémédiablement en même temps que les années s’écoulaient implacablement. La période glaciaire qui avait suivi ce printemps remarquable s’était chargée de jaunir les couleurs, d’appliquer un filtre d’une opacité grandissante qui donnait aujourd’hui un résultat sans appel : poussiéreux, désuet, déprimant, antimoderne.

Sans surprise, on vit entrer dans la pièce une femme sans âge, qui sans doute avait été jeune dans les années soixante-dix elle aussi. Elle leur adressa un sourire forcé et, sans jamais desserrer les dents, n’ouvrant la bouche que par grimaces, s’exprima du ton monocorde des comptables d’avant-guerre :

  Cher monsieur, chère madame : bienvenue à la SPA de Gennevilliers.

 Mickaël se tassa dans son siège, se préparant au pire.

  Bien. Je tenais à vous rencontrer personnellement, car je souhaite vous mettre en garde dès maintenant : près de 140 000 agréments délivrés et environ 2500 chats adoptables par an. Si vous avez quelques notions de mathématiques, vous avez peut-être déjà calculé que, si tout se passait de manière fluide et sans autre bouleversement extérieur quelconque, il vous suffirait donc de patienter 56 ans pour accueillir un gentil chaton sous votre toit.

  Heureusement, comme l’attente se révèle longue, nerveusement éprouvante pour des maîtres déjà anéantis par des années de tentatives infructueuses, vous serez plus nombreux que vous ne le pensez à abandonner en route et renoncer. C’est d’ailleurs mon conseil. Seuls les plus forts d’entre vous, les plus résistants mentalement supporteront et montreront au final assez de volonté pour franchir cette épreuve.

Vous savez, à la SPA de Gennevilliers, on cherche des maîtres pour des chats, pas des chats pour des maîtres ! Nous pensons depuis longtemps qu’il n’existe pas de différence entre les humains et les animaux et avons calqué nos méthodes sur l’antenne adoption de la préfecture. Vous aurez donc rendez-vous avec un psychologue du département aussi, pour bien comprendre dans quelle démarche globale s’inscrit votre désir d’accueil d’un petit animal.

Il y aura en outre une visite à votre domicile avec un fonctionnaire du service afin de vérifier que les conditions de vie que vous envisagez sont bien adaptées aux besoins d’un chaton. J’en vois déjà qui haussent les épaules et pensent qu’ils ne pourront pas se libérer… Journées de travail trop chargées, etc. Comprenez qu’une telle attitude ne saurait être tolérée et conduirait immédiatement à un avis négatif de la part de la commission : vous envisagez d’adopter un chat, c’est le moment de prouver la valeur de votre engagement. Si vous n’êtes pas capable d’aménager votre agenda pour ce qui est important pour lui, pardon, mais vous ne pouvez pas être un bon maître.

À ce propos, combien avez-vous sur votre compte en banque ?

Il est également de mon devoir de vous informer que si vous envisagez d’adopter directement à l’étranger, vous serez fusillés.

 

De l’humour sans doute.

Mickaël, déconfit par cet accueil, jeta un regard sur Annie, qui lui répondit en sourire... Il la trouvait exemplaire de placidité devant le discours dissuasif de leur interlocutrice.

  Si vous le voulez bien, commençons par votre évaluation. Prenez chacun une feuille. Bien sûr la calculatrice est interdite. C’est un petit extrait d’un petit problème d’un concours de polytechnique...

  Mais... s’étonna Mickaël. Madame, il doit y avoir erreur... nous souhaitons adopter un chat. C.H.A.T. Un chat, un mini félin. Pas... devenir astrologue ?

  Comment ? Qu’est-ce que vous avez contre les astrologues ? s’indigna la directrice. Savez-vous que des gens célèbres, de ceux qui dirigent le monde, font appel à de grands augures pour les aider à prendre les décisions les plus cruciales de leurs mandats ? Votre remarque sonne comme une insulte à leur intelligence. Vous avez deux heures. Taisez-vous maintenant.

 

 Mickaël se sentait mal et peinait à respirer. Il essaya de se lever, voulait s’enfuir à toute jambe avec Annie, mais il ne semblait plus sur Terre, à moins que la planète en colère n’ait soudainement augmenté la densité de son noyau. La force de gravité paraissait se trouver multipliée par mille : il essayait de lever le pied, suffoquait… Simplement impossible. Il voulut crier à l’aide, mais aucun son ne sortit de sa bouche : il fut le seul à entendre son appel au secours. Il tendit la main vers Annie, toujours impassible et après des efforts surhumains, il parvint enfin à la toucher, tandis qu’il étouffait... Annie ne sembla rien sentir, comme pétrifiée par la méduse, et à son contact, son corps inerte s’effondra en cendres sur le sol.

  Annie ! Noooon !

 

Mickaël se réveilla en sueur, se redressa brusquement. Annie était là qui lui souriait, un brin inquiète quand même.

  Mickaël ? Ça va ?

 Il revint à lui peu à peu, prit une grande respiration, posa la main sur les hanches de sa femme, comme pour s’assurer de son retour à la réalité.

  Non... Ça ne va pas. J’ai fait un rêve affreux. C’était vraiment… moche. Tu m’aimes ?

 Il y a longtemps maintenant, elle avait trouvé les morceaux d’un poème... En guise de réponse, elle l’embrassa, posa la tête sur sa poitrine, le rassura, le caressa de toute sa tendresse, l’emmena sur son île déserte. Ils s’endormirent apaisés dans une bulle, placée dans un cocon, au milieu de l’espace infini.

 La rencontre avec Pedro s’avéra heureusement beaucoup plus simple que dans les cauchemars de Mickaël. En effet, ils se rendirent le matin suivant à la SPA où les attendait un pauvre petit chat gris déprimé. Il avait été abandonné ici trois jours plus tôt par ses maîtres qui justifièrent leur démarche par l’accueil d’un bébé dans leur foyer, alors, « vous comprenez, un chat au milieu… ».

De son côté, Pedro ne saisissait manifestement pas bien la raison de son emprisonnement soudain. Mickaël et Annie, eux, conclurent surtout que les astres venaient de s’aligner…

Il ne leur fallut pas longtemps pour rallumer les yeux orange du petit animal qui remplit presque immédiatement l’espace de leur appartement de ses bêtises pleines d’une joie innocente.


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