Chapitre 11 - Thomas - Le chef d'oeuvre inconnu


Si forte est la pudeur

Devant tant de misère,

De déchéance humaine :

Cette âme est bien en peine.



Le mur, la nuit, offrait un visage très différent, plus mystérieux et plus poétique encore et de tous les moments forts vécus ici, Thomas se souvenait avant tous les autres des veillées nocturnes passées sous la protection bienveillante des étoiles.

Il aimait venir les soirs clairs de pleine lune, quand le doux éclat de l’astre de la nuit découvrait quelques-uns des dessins les plus sombres, en faisant ressortir par un jeu subtil d’ombre et de lumière, les aspérités naturelles des briques empilées. Certains de ces dessins, qu’ils aient été esquissés par le Maître lui-même, ou qu’il s’agisse d’ajouts postérieurs à l’inauguration du monument, avaient d’ailleurs été spécialement imaginés pour n’apparaître que la nuit, à des moments précis, lorsque la lueur céleste se mettait à frapper doucement la surface minérale colorée.

D’aucuns prétendaient que ces pièces cachées constituaient le véritable chef-d’œuvre, au-delà du mur lui-même, que son concepteur avait voulu laisser aux générations futures. Un chef-d’œuvre inconnu, en quelque sorte, au moins du grand public, et réservé uniquement à quelques initiés.

Peintures de nuit, de mort et de fin du monde, des corps nus exsangues, victimes de quelques vampires assassins patients, ou desséchés, comme lentement déshydratés, méthodiquement empoisonnés par l’eau de la source elle-même, dont ils avaient commis l’erreur de croire qu’elle les désaltérerait. Le paradis dont ils avaient rêvé peu à peu se révélait un enfer. Une illustration allégorique du cynisme cuisant du diable dans ce tableau vivant.

De toutes ces peintures cachées, Thomas préférait celle qu’il avait intitulée lui-même la valse des fantômes. Autour d’un feu, en suivant un cercle, on devinait, si on regardait bien, des silhouettes sombres qui lentement tournoyaient, et peu à peu reprenaient vie, leur visage pâle qui s’éclairait d’un sourire, d’un baiser déposé... Puis la séparation et la nuit à nouveau. Peu de gens percevaient la scène. Hamid, par exemple, ne distinguait rien de tel et souvent disait en plaisantant à propos de Thomas, qu’il fallait sans doute être fantôme soi-même, pour avoir une chance de l’entrevoir, sans parler de la comprendre... Thomas, lui répondait qu’il s’agissait d’un test, en effet, réservé à une élite éveillée. Quand on la voyait, alors on était prêt, on entendait jouer, la musique au loin, un air du vieux Paris, un air qui vous entraîne, et qui vous donne envie, de danser vous aussi, valser avec l’éther, jusqu’au bout de la nuit...

Thomas se sentait l’humeur d’une ombre encore, et avait prévu de passer la soirée de lune pleine auprès du mur. Il avait amené une bouteille de whisky avec lui, son flacon de courage. Il l’utiliserait comme catalyseur, pour se détendre un peu, se désinhiber, quitter son enveloppe charnelle, la terre et sa platitude désespérante, l’aider à imaginer le monde des spectres, et s’élever avec eux vers les constellations. La pollution lumineuse de la ville, alliée à l’éclat de la Lune ne lui permettait pas de distinguer beaucoup des astres de la nuit ce soir. Mais sa parfaite connaissance de la carte du ciel l’aida néanmoins à identifier les étoiles les plus brillantes et à imaginer le reste. Il se mit à leur parler, les prit à témoin, en cet instant solennel. Il leur raconta tout de ses intentions : il partait, mais voulait s’assurer de leur soutien. Il leva le premier verre vers elles, en célébration de l’accord tacite qu’ils venaient de conclure. Il le but d’un trait, puis regarda longtemps l’infini tandis qu’il ressentait les premiers effets de l’alcool qui commençait déjà à lui réchauffer l’âme.

Au second, il entama un cercle autour d’un feu imaginaire, les yeux toujours clos, il fit le vide dans son esprit, pour ne garder que les émotions. L’air pur et frais de la nuit emplissait ses poumons en même temps qu’il le libérait des contraintes accumulées, coupait les liens irréels que son cerveau avait créés comme autant d’entraves à l’aventure, dont il se défaisait progressivement.

Il pensa à Leila, au nombre de fois où il l’avait invitée ici, au nombre équivalent de fois où elle avait poliment refusé en disant qu’elle n’aimait pas la nuit. Il craignait de comprendre qu’il ne pourrait jamais lui faire passer ce stade, qu’il n’était pas celui qu’elle attendait pour apaiser sa peur du noir, qu’elle ne viendrait pas, que sa route s’était arrêtée ici, et qu’elle n’irait pas plus loin. Mordue par la vie venimeuse, elle paraissait perdue à jamais. L’amour que Thomas portait à Leila semblait une chimère inventée qu’il poursuivait naïvement, l’un de ces liens invisibles et faux qui le retenaient et lui servaient de prétexte au lâche immobilisme auquel il s’abandonnait. Il était manifestement temps de se rendre à l’évidence, Leila était un fantôme qui ne dansait pas, une âme errante qu’il n’avait pas réussi à ramener près du feu.

Il eut besoin d’un nouveau verre, officiellement thérapeutique celui-là, pour achever le deuil de sa défaite.

Pourtant déjà, au quatrième, il n’était plus seul : une femme splendide, gracieuse, une ombre familière, l’avait rejoint sous la lune. Enfin. Elle arborait ce sourire pâle d’une tendresse désarmante, celui qui lui plaisait tant et qui ce soir semblait une invitation irrésistible à un rythme plus doux, plus léger, une délicieuse valse apaisée dans laquelle on pourrait se plonger jusqu’au bout de la nuit au moins, et pourquoi pas toute une vie...

 

Ce signe suffirait : ce soir, c’était son ultime danse au pied du mur, alors il voulait en profiter.

Bientôt, il partirait.


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