Chapitre 12 - Mickaël - Paris


Je n’avais qu’une envie, qu’un rêve à exaucer :

Vous écrirez ce poème… Mais je l’ai déchiré.

Hésitant finalement à vous ouvrir mon cœur,

Je reprends mes paroles, mes mots et mon bonheur…



Annie était partie en formation pour cinq jours. Depuis peu, elle avait ouvert une porte sur un monde dont Mickaël n’aurait, sans elle, jamais soupçonné l’existence : les thérapies énergétiques. Pour se débarrasser d’une douleur tenace, arrivée au bout de ce que la médecine traditionnelle avait pu lui apporter, elle s’était décidée à prendre rendez-vous avec un magnétiseur. Un charlatan qui prédisait l’horoscope avait d’abord pensé Mickaël en prenant tout cela de haut. Mais il avait rapidement dû se rendre à l’évidence : l’effet placebo au moins fonctionnait à merveille et Annie ne souffrait plus. Elle avait retrouvé l’équilibre, son petit air espiègle et le grain de folie que la douleur constante avait peu à peu étouffés.

Comme d’habitude, elle n’avait pu se contenter des effets : elle avait cherché à en savoir plus et de fil en aiguille, puis avait trouvé une formation de Jin Shin Jyutsu à Lyon. Elle avait tout de suite accroché, au point de penser sérieusement à une reconversion professionnelle. Cette nouvelle semaine de stage à Bordeaux devait marquer un tournant vers cette nouvelle étape : après, elle pourrait officiellement pratiquer et prodiguer elle-même les bienfaits de cet art. Mickaël l’accompagna à la gare Montparnasse et lui souhaita de la main, bonne chance pour la ceinture noire. Elle lui fit signe qu’elle l’aimait alors que le train s’éloignait du quai.

Livré ainsi à lui-même, le Mickaël d’avant aurait sans doute absorbé sa solitude dans le travail qui ne manquait pas et qu’il aurait pu avancer.

Le Mickaël d’aujourd’hui passerait ce jour avec Paris, Paris la merveilleuse...

Il adorait cette ville quand, libérée des contraintes, elle offrait ses trésors à qui savait prendre le temps de les apprécier : les promenades le long de la Seine, l’heure du thé à la grande mosquée, les rêveries infinies dans le jardin des Tuileries, ou dans la sérénité de l’enclos préservé du palais royal, dans le Paris chic et nonchalant des cartes postales... Il aimait moins, bien sûr, le métro bondé le matin pour aller travailler à la Défense, le vent de l’hiver entre les tours, les jours de grèves électriques... Il avait songé plusieurs fois à la quitter à cause de sa face obscure, mais s’était toujours pour l’instant fait rattraper par sa face lumineuse et extraordinairement poétique. Son pouvoir d’attraction demeurait le plus fort, Paris lui faisait mal, mais le soignait aussi.

Il avait ici ses endroits de prédilection, d’inspiration profonde, ses havres de paix où il se réfugiait quand la frénésie de la ville avait trop puisé dans son énergie vitale. La cour Marly du Louvre abritait sa source de jouvence secrète, un jardin d’hiver à l’intense pouvoir régénérant. Un lieu où le temps suspendu avait figé les mouvements des sculptures impudiques des siècles passés, où la puissance minérale des chevaux de marbre gagnait le corps et l’esprit du visiteur éveillé... Il imaginait souvent les transporter dans son appartement, remplir tout l’espace du salon de leur majesté, ou mieux, les emmener en Bretagne, pour une folle chevauchée à travers les blés mûrs des champs de son enfance...

Ah, Paris ! Perle d’architecture à qui le moindre rayon de soleil confère l’éclat d’un joyau. Les façades en pierre de taille offrent leur grandeur aux regards des passants qui dès lors ne peuvent plus ignorer que leurs pas résonnent dans l’immensité d’une œuvre d’art éternelle.

Mickaël vérifia que Pedro ne manquait de rien : de l’eau fraîche, des croquettes, une litière propre et un coussin moelleux puis il sortit pour goûter un peu à l’éternité. Le casque ajusté sur les oreilles, isolé déjà des bruits du monde, transporté au 18e siècle par la musique de ses compositeurs préférés, il se rendit au cimetière de Montmartre. Il avait découvert ce lieu de recueillement un jour d’automne, pendant la messe en si mineur de Mozart : la fin en toute chose, des hommes comme des feuilles et la musique surnaturelle, poignante et immortelle, d’un génie pour accompagner le voyage ultime des derniers végétaux.

Elles tombaient, bercées dans les airs, au rythme d’une brise douce et légère et d’une symphonie héroïque imaginaire. On aurait dit un jardin, un lieu de repos, calme et apaisé, au milieu, mais en même temps si loin, des bruits de la ville en ébullition. Et finalement, il s’agissait bien d’un des plus beaux parcs qu’il avait jamais arpentés, paisible, aéré, lumineux. Simplement la plupart de ses visiteurs s’y reposaient un peu plus longtemps que ceux des jardins du Luxembourg.

S’il avait su, s’il ne s’était trompé, en prenant les cimes des arbres aperçus de la rue Caulaincourt pour une invitation à découvrir un petit coin de verdure caché, Mickaël n’aurait certainement jamais un seul instant décidé en conscience de marcher en ce lieu, au milieu des tombes de marbre, des croix de granit, des dates de début et de fin, des épitaphes poétiques, des âmes qui volaient, qui tournaient, qui hésitaient à quitter cette dimension pour toujours, rattachées au monde des vivants par une mission, une phrase inachevée, un mot qu’elles n’avaient pas prononcé.

C’est en ce lieu qu’il vint pour prendre un engagement solennel. Il pensait qu’il devrait éviter de se retrouver un jour perdu, lui aussi, entre deux mondes... qu’il devait lui dire plus souvent.

 

  Je t’aime, Annie, je t’aime !

Depuis ce jour béni, où je t’ai vue flâner, sur un pont de Paris, pont jeté entre nous, entre nos deux âmes sœurs.

Je t’aime plus que tout, j’espère que tu le sais, j’espère que je l’ai dit. J’ai attendu longtemps, mais maintenant je sais, nous vieillirons ensemble. Au moment de partir, je t’attendrai encore, que tu sois prête aussi, nous partirons tous deux, nous fondre dans l’infini.

 

Il eut envie de voir Annie, de la serrer dans ses bras, contre son cœur, de lui dire tout ça, au creux de l’oreille, de la sentir contre lui.

Il songeait qu’il n’avait plus écrit depuis longtemps. Il avait aligné toutes les excuses possibles pour couvrir cet abandon, mais au fond de lui, il connaissait la vérité : depuis tout ce temps, il s’était laissé envahir par l’urgence perpétuellement renouvelée des exigences de sa profession. Il n’avait fait que nourrir le corps en oubliant l’esprit.

Il pensa que cela avait assez duré. Aujourd’hui, première étape : rebrancher l’âme.

 

Il entra dans un bistro de la place Clichy et s’assit à une table. Il commanda un café et prit le temps de s’imprégner de l’atmosphère, là encore, tellement parisienne.

Il demanda un crayon, puis se mit à composer, sur une serviette de papier, un poème pour Annie, et pour son âme aussi. Tout lui vint naturellement, comme si la promenade de ce matin avait rompu les digues de béton qu’il avait construites en amont...

 

Il rêva d’Italie...

 

Par une belle soirée, dans Vérone apaisée,

Roméo enchanté, rejoint sa bien-aimée.

Il songe à la beauté du printemps messager

Aux bourgeons, au ciel bleu, à l’annonce de l’été.

 

Dans la main, sur son cœur, un grand bouquet de fleurs

Leur parfum délicat suffit à son bonheur 

Qui grandit à mesure que se rapproche l’heure

Où il les offrira pour montrer son humeur.

 

Juliette est là, sereine, devant une fontaine,

Elle attend patiemment le roi dont elle est reine,

Elle songe que jamais, attente ne fut moins vaine,

Puisqu’arrive en courant un remède à sa peine.

 

Un regard a suffi pour lier les deux cœurs

Puis un destin tragique, orchestré par l’auteur,

Ce dieu impitoyable, qui a voulu que meurent

Les amants de Vérone, éternelles âmes sœurs.

 

Qu’Annie soit sa Juliette, il n’en doutait pas un instant. Il réalisa en écrivant la troisième strophe, qu’il faudrait sans doute plus qu’un bouquet pour rester son Roméo. Les deux jeunes amants, héros de la plus célèbre tragédie, n’avaient pas eu la chance de voir la routine s’installer... Il se souvint de cette discussion, un soir avec un ami écrivain, sur Shakespeare cet assassin qui, pour les rendre immortels et garder la pureté de leur amour, n’avait pas hésité à sacrifier ses personnages. L’homme de lettres trouvait cela cruel, et se demandait une fois de plus s’il existait un dieu, un astre, quelque chose, appelons-le comme on veut, qui présiderait ainsi à toutes les destinées.

Que la beauté des oiseaux dans le soleil couchant soit l’œuvre miraculeuse d’une entité supérieure, il n’en pouvait douter.

Se pouvait-il pour autant que cette même entité écrive en même temps tous ces drames tragiques et ces contes féériques ? Qu’elle rature, recommence, change ici un mot, puis là, une virgule, peigne de couleurs vives les nuages noirs qu’elle a elle-même créés quelques instants plus tôt ? Dieu ne serait qu’un écrivain talentueux... ou tous les écrivains à la fois.

 

Pour Mickaël, ce poème sonnait comme une renaissance après une longue hibernation. Il avait ouvert grand les yeux et il en ressentait une joie profonde.

En d’autres temps, il aurait hésité, réfléchi, il aurait gardé pour lui les sentiments qu’il avait jetés sur son petit bout de papier.

Ces temps-là étaient révolus, il s’empressa de taper son poème sur son téléphone portable et de l’envoyer à Annie.


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