Chapitre 13 - Vagabond - Rodolphe


Le blanc enrobe de silence

Les murs que je quitte meurtri.

On pleure ce matin l’absence,

Demain, on fêtera l’oubli…



Comment exprimer ce qu’il ressentait à cet instant précis ?

Quels mots pour décrire le rien, le néant, le désespoir et le découragement ? Le blanc enrobe de silence...

Il s’imaginait essayer de l’expliquer à l’homme de la rue. Ironique, une fois de plus, n’est-ce pas, que cette expression bourgeoise ne le désignât pas lui, ou l’un de ses camarades sans abri, mais plutôt ceux qui défilaient devant lui, pris au hasard comme représentant de la classe moyenne : celui-là peut-être, perdu dans ses pensées, ou celle-ci, dont le visage s’est illuminé depuis qu’elle a répondu à son portable. Si elle raccroche, il lui parle... Ou celle-là encore, bien qu’elle semble très occupée avec ses paquets, sa poussette. Elle l’a aperçu et a tourné la tête, refusant de se laisser déconcentrer : la mission avant tout.

Il s’imaginait dans une ultime tentative désespérée de communiquer avec le monde, demander de l’aide, vraiment. Pas une pièce, pas un regard, un soutien substantiel et réel, en action sonnante et trébuchante : il voyait ses gestes amples pour accompagner une parole rendue confuse à force de la ressasser à l’intérieur de lui-même, de résonner dans le vide.

  Vous comprenez ce que j’essaie de dire ?

Ce passant arrêté le regarderait avec la compassion feinte de ceux qui s’interrompent pour satisfaire leur conscience, mais qui décident par avance que leur intervention demeurera sans suite, et qui n’investissent dans le moment qu’une infime partie de leur énergie et de leur être. Non, ce passant ne comprendrait pas, il ne le savait que trop et renonçait à essayer de justifier l’inexplicable : comment en vient-on progressivement à décider de ne même plus tendre la main…

À nouveau, il marcherait seul dans la rue, sans regarder personne, sans que personne sans doute ne le remarque.

Seul et abandonné.

Avait-il réellement un jour vécu comme eux tous, avec des amis, des collègues ? Combien étaient demeurés fidèles sur la durée après l’accident de sa femme ? Puis quand il avait perdu son emploi ? S’était-il replié sur lui-même après cela ? Oui, sans doute. En était-il resté, pour frapper à la porte qu’il avait fermée ? Pas beaucoup. Les quelques souvenirs qui remontaient de cette époque étaient des moments de solitude partagés avec son seul véritable ami, Rodolphe.

Rodolphe s’ennuyait lui aussi, il en était convaincu, mais il exerçait cette activité avec la grâce supérieure des anges, ces êtres divins indifférents à la malédiction du temps qui s’enfuit. Il s’asseyait à la fenêtre, les yeux mi-clos, posait son regard somnolent, comme on jette un filet à la mer, au hasard sur les passants qui vaquaient à des occupations qu’il ne pouvait ni ne voulait imaginer, captivé soudainement par un souffle, le battement d’ailes d’un pigeon, le froissement d’une étoffe dans la rue. Rodolphe venait de la campagne, il était né pour le vent dans les moustaches et l’herbe sous les coussinets. Le confort de l’appartement de la rue des Cascades abritait ses journées douillettes et il faisait contre mauvaise fortune bon cœur, s’attachant à progresser dans l’art séculaire de la sieste. Très vite il devint expert de la discipline et son maître se plut à le débusquer régulièrement dans ses retraites préférées, sans le réveiller, pour s’attendrir devant le spectacle pur d’un chat qui dort, dans une mise en scène parfaite de la notion de confiance totale.

Où était-il en ce moment, son petit guérisseur, celui dont les ronronnements restèrent longtemps son remède ultime contre tous les maux et toutes les peines ? Sa vision simple du monde lui manquait ce soir, et bien qu’il se souvienne de certains de ses enseignements, il n’avait plus la force de lutter contre le découragement profond qui s’attaquait aux fondations de défenses qu’il avait mis des années à ériger. Les digues autrefois puissantes, faites de milliers de pierres de volonté lentement accumulées, tenues entre elles par un charme ancestral jeté par son petit chat sorcier, semblaient désormais un empilement maladroit et inoffensif qui menaçait de céder à la première marée venue.

Et la marée venait…

 

 

  Au Chalallah.

 

 

Il ne prêta pas attention tout de suite.

Il fallut quelques instants à son cerveau pour intégrer que ces sons lui étaient peut-être destinés. Il s’arrêta et se retourna : il y avait cet homme, propre sur lui, un médecin ou un ingénieur — il avait bien cet air du gars apte à maîtriser et concevoir des systèmes complexes — qui lui faisait face et semblait même le regarder en souriant.

  Vous... vous m’avez parlé ?

  Je suis Alham, son messager : il est au Chalallah... le paradis des chats. Il vous fait dire qu’il est heureux, qu’il a été content de partager votre vie. Suzanne et lui seront toujours à vos côtés.

  Mais... 

  Il dit aussi que c’est ça, le cadeau derrière l’épreuve.

Le pauvre hère ferma les yeux quelques instants pour tenter de rassembler les morceaux de son esprit, puis les ouvrit à nouveau. Son mystérieux génie avait disparu dans la foule. Sans doute n’était-il qu’un mirage que projetaient ses propres pensées, à moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’un miracle et qu’il soit finalement possible de revenir de l’au-delà, de temps à autre, ne serait-ce que pour délivrer des messages d’encouragement aux gens qu’on a aimés. Quelle qu’en soit l’origine, cette soudaine révélation, lui avait redonné un brin d’énergie, et fait fondre un peu de la glace qui lui enserrait le cœur, au point de lui rendre un sourire.

Il s’empressa de le dépenser. Il pensa qu’on n’arrêtait pas le progrès au paradis : un service de messagerie hallucinatoire avait très bien pu être mis en place. Ou si ce n’était pas le cas, comptez sur lui pour essayer de convaincre le patron de prendre la tête du projet. 8 milliards de clients potentiels ! On appellerait cela le HMS, Hallucinated Message Service : le carton était assuré !

L’instant revêtait l’éclatante beauté poétique des moments éphémères, des feux de paille ou des éclaircies bretonnes.

Il leva les yeux et chercha Rodolphe dans les nuages. Il le devinait jouer à cache-cache dans les coussins avec Suzanne. Il ne les trouvait pas, mais savait qu’ils étaient là tous les deux. Pas facile de débusquer un chat gris au milieu d’une accumulation d’amas de coton chargés des pluies de l’hiver, alors qu’on a soi-même les yeux emplis des larmes de l’enfer.

Ils étaient partis trop tôt.

Il eut soudain très froid, et son cœur étouffa à nouveau dans sa poitrine ravivant la conscience de sa solitude. Il avait passé les dernières années à pleurer l’absence, à creuser lui-même le trou dans lequel il s’enfonçait.

Pouvait-on oublier, accepter la séparation physique, les échecs, continuer à avancer ?

 

Il ne savait pas s’il trouverait le courage, mais maintenant, il avait rencontré un messager.

Il comprenait qu’il y aurait toujours là-haut, dans les nuages, dans les étoiles, un sourire qui lui était destiné.


Ce chapitre vous a plu ?

Inscrivez-vous à la newsletter pour recevoir les suivants à mesure de leur publication !



Ce chapitre vous a énormément plu ?

Partagez-le autour de vous ! Partagez-le sur Facebook, Twitter...



Le livre vous plait ?

 

Devenez mécène, en l'achetant !!

 

Ou ambassadeur en publiant une critique sur un site de vente ou de critique littéraire...

 

Ou ambassadeur mécène...

 

Ou père/mère Noël ! Le poème dont vous êtes le héros habillera à merveille les souliers et sapins...

 

 

Laisser une critique :

 

Sur une librairies en ligne  :

Sur un site de critique littéraire :


Écrire commentaire

Commentaires: 0