Chapitre 14 - Jean - Café noir sur page blanche


Puis le temps se déguise, se tend, et s’arrondit,

Nous invite souvent, à la grande assemblée 

Des fantômes. Il faut dire et chanter son envie :

L’hiver fut assez long, faisons route vers l’été !



Attablé à la terrasse d’un café, Jean cherchait l’inspiration dans son breuvage noir. Il avait pris avec lui feuilles et crayon, pour consigner les idées comme elles se présenteraient à lui. Mais elles ne venaient pas et, pour l’instant, lui-même ne savait pas trop où Astarük menait Ban Bayan. Il pensa que c’était un comble. Il demanderait à récupérer le marc, pour lire l’avenir de son personnage... ou bien peut-être faudrait-il sacrifier ce petit chien pour consulter ses entrailles ? Il jeta un regard interrogateur à sa maîtresse, une dame d’un âge respectable, mais celle-ci avait dû deviner ses intentions : elle avait immédiatement ramassé son toutou et lui tournait désormais ostensiblement le dos. Le Yorkshire ne lui dirait donc rien… Il avait choisi de se laisser porter par les vents, mais là... c’était le calme plat... son bateau n’avançait pas. En écrivain expérimenté, il avait déjà vécu cela et, à la vérité, ne s’inquiétait pas outre mesure. Il trouvait même la situation assez cocasse et pensa qu’elle ressemblait à une œuvre qu’on aurait pu exposer à Beaubourg, « Café noir sur page blanche ».

Peut-être un jour la proposerait-il au musée... 

Ce serait un tableau comme il y en a tant d’autres dans ces collections d’art moderne. Certainement pas le chef d’œuvre qui suffirait sur sa seule réputation à attirer les touristes du monde entier, pas une de ces Joconde modernes. Non, plutôt un faire-valoir, une toile des premières pièces, pour susciter l’envie du visiteur. Ils seraient sans doute nombreux à passer devant, sans y prêter la moindre attention, en pensant à autre chose comme leurs futures vacances, le rapport à remettre à leur chef dès lundi ou le lait qu’ils avaient sur le feu. Quelques-uns s’arrêteraient par politesse, avant de conclure rapidement que c’était vraiment nul l’art moderne et qu’ils pouvaient faire la même chose... Un faible pourcentage le scruterait d’un air à la fois connaisseur et critique, tentant de décomposer la mise en scène de l’auteur : un américano, café noir, allongé. Pas un café de spécialiste, non, car un vrai amateur aurait représenté un expresso : « l’artiste » ne devait réellement rien savoir de cette boisson, des senteurs de l’Éthiopie ou de l’Amérique du Sud, des péripéties de tous les gringos, chercheurs de trésors, qui s’aventurèrent dans le Nouveau Monde, après que tout l’or a été trouvé... À moins qu’il ne faille réfléchir au-delà de l’évidence ? L’auteur, un écrivain en quête d’un second souffle créateur cherche peut-être par ce contraste, à provoquer, à porter l’attention du public sur ce mauvais café, pour mieux cacher son propre échec, symbolisé par la page blanche. Plus qu’un manque d’inspiration passager : un abandon. Pas un mot pour exprimer la moindre pensée... Il n’y avait pas de livre, rien, le désert immaculé.

Rien, pour rien, Jean but son café et considéra, amusé, que la Colombie se trouvait vraiment très loin de Bagdad. À bien y réfléchir, il aurait sans doute été préférable pour son inspiration de commander un thé au jasmin avec une chicha à la pomme...

Désormais, ce serait pour le lendemain et il analysa ce constat comme un appel à se rendre à Beaubourg, pour donner à son esprit un cadre dans lequel divaguer. Jean appréciait particulièrement l’art moderne, principalement justement pour son côté démocratique. On pouvait le penser difficile d’accès dans un sens, et c’est vrai qu’il n’était pas toujours facile de comprendre le propos de l’auteur. A contrario, tout le monde, même le dernier des illettrés, pouvait peindre un tableau blanc sur fond blanc. L’art moderne avait abattu toutes les barrières à l’entrée imposées par les siècles précédents. Plus de nécessité de recourir à un maître, une école, un long apprentissage ou un parcours initiatique spécifique, on avait seulement besoin d’une âme...

Cela faisait quelques jours qu’il réfléchissait ainsi au destin de Ban Bayan, sans trop vraiment savoir donc, quelle direction lui indiquer. Pas étonnant que les hommes se posent des questions sur leur avenir si un simple personnage de roman ne trouve pas dans l’esprit de son créateur le guide qu’il était pourtant en droit d’espérer. Il se demanda si la relation d’un écrivain à son émanation poétique pouvait se comparer à celle d’un dieu pour ses protégés. Enfin, en toute modestie et en gardant les proportions en tête. Cette réflexion l’amena à considérer d’un autre œil la nature de l’intervention divine dans les existences innombrables des hommes qui peuplent la Terre. Quelle fabuleuse intelligence que celle qui se montrait capable, parmi le champ illimité d’infinies possibilités, d’attribuer à chacun, à chaque instant, une tâche, ne serait-ce même qu’un but à atteindre ! Et prendre le temps, à chaque fois que nécessaire, de les remettre dans leur droit chemin lorsqu’ils s’en éloignaient par erreur, paresse ou par simple inadvertance…

En avisant que les demandes qu’il avait adressées à son dieu n’avaient pas toutes reçu de réponse, il se dit que la fabuleuse intelligence dont on parlait, tout omnisciente qu’elle soit, devait tout de même parfois s’accorder des périodes de repos. Il décida alors de partir en vacances. Pendant ce temps-là, Ban Bayan se débrouillerait bien tout seul quelques jours. Il en profiterait même peut-être pour prendre quelques initiatives.

Être le serviteur de son chat lui suffisait bien, il ne deviendrait pas, en plus, l’esclave de son personnage de roman. Il n’avait accepté aucune forme de pression de la part de son éditeur, considérant le fort risque d’altération de sa pensée s’il agissait sous contrainte. Il ne subirait pas les revendications syndicalistes de Ban Bayan qui, pour le coup, semblait un peu trop en avance sur son temps. Qu’on lui explique qu’il lui fallait entreprendre un chemin intérieur personnel ou quelque chose du genre et qu’on ne lui en dirait pas plus tant qu’on ne le jugerait pas prêt ! Voilà tout. Pour les plaintes, merci d’envoyer un fax…

Jean songea en faisant ses valises que son directeur financier l’aurait averti que ses maigres économies ne lui permettaient guère d’envisager sérieusement un voyage. Heureusement, il avait viré ce triste sire briseur d’illusions depuis un moment déjà. Tout ce dont il avait besoin, c’était de la bénédiction de sa petite femme qui était partie au chevet d’une tante malade et qui venait de lui annoncer qu’elle ne rentrerait pas tout de suite. Elle l’avait toujours encouragé dans cette voie et l’assura à nouveau de son soutien indéfectible. Il décida donc d’aller passer quelques semaines dans un pays étranger, oriental bien sûr, abordable si possible, pour se ressourcer, voir autre chose et réhabituer ses yeux à porter sur le monde un regard différent. Il voulait en finir avec l’hiver, se projeter vers l’été. Avec un tel cahier des charges, le choix du Maroc, dont il avait gardé de fabuleux souvenirs, s’imposa de lui-même, comme une évidence. D’abord la médina de Tanger, tellement marocaine, déjà loin, et pourtant si proche avec son pont imaginaire jeté entre les deux continents. Après ? Il n’y avait pas d’après dans le plan de Jean, on verrait selon la couleur du soleil.

Tanger se révéla en tout point fidèle à la promesse : ruelles étroites et surpeuplées, foule joyeuse, voilée, pour plus de mystère. Il avait loué une chambre dans une pension de la ville haute avec une lucarne qui ouvrait sur la mer.

Le Soleil, lui, brillait de sa lumière arc-en-ciel…


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