Chapitre 15 - Ban Bayan - Poudre de rêves


Très vite mes pensées acceptèrent le naufrage

Qu’on vint leur proposer sur une terre d’Orient.

J’arpentais, nonchalant, les rues d’un vieux village,

J’étais prince, étranger, sans doute très puissant.



   Ban Bayan chevauchait à côté de son compagnon de route à qui il venait tout simplement de laisser les rennes de sa destinée. Pour le temps qu’il faudrait. Il ne posa aucune question, se contentant de ressentir l’instant. Plus de contrôle, juste les émotions pour une expérience pure, débarrassée de toute contrainte et de tout calcul. Il n’avait aucune idée de l’endroit où le menait son nouvel ami et, curieusement, il ne s’en inquiétait pas. Seul comptait le vent, le vent sur son visage, la communion avec son pur-sang, qui suivait d’instinct son congénère.

   Jamais, même dans les songes qu’il se fabriquait, il n’avait éprouvé si intensément la sensation de liberté qu’il ressentait à présent. La plaine lui appartenait, à perte de vue : il se sentait pris d’une envie soudaine de crier à pleins poumons que rien ni personne ne pourrait désormais plus l’arrêter.

  Jamais.

   Astarük se retourna, jeta un regard amusé vers Ban Bayan. Ce dernier affichait la joie des enfants devant une part de leur friandise préférée, dont ils savent déjà qu’ils ne viendront pas à bout avant même de commencer à mordre dedans à pleines dents avec gourmandise.

   Ils traversèrent tous les paysages colorés qu’offre la région, le magnifique dégradé vert et ocre de la Mésopotamie, succession de collines rocailleuses, de vallées verdoyantes enchantées dessinées par leur rivière nourricière que l’on pourrait passer une vie à chanter en poèmes. Ban Bayan n’en perdit pas une miette et goûtait avec délectation à ces images qu’il aimait tant, aux parfums si doucement épicés de l’aventure... plus qu’aux plats à base de mouton qu’Astarük lui tendait à chaque bivouac.

   Ce soir-là fut l’occasion d’en connaître davantage sur son illustre compagnon et sur sa vision.

   Auprès du feu, après avoir partagé le dîner, l’instant des contes, des exploits des guerriers et des quêtes merveilleuses se présenta : c’était le moment qu’il préférait lors de ses caravanes. Quand ils venaient à manquer de vin, il jetait souvent quelques poussières d’étoiles dans les flammes rougeoyantes : l’effet se révélait immédiat et transportait tout l’auditoire dans une dimension imaginaire supérieure. Aujourd’hui, il se consumait lui-même d’un feu attisé par la curiosité que suscitait son enlèvement au monde, prémédité, et pour lequel il s’était porté volontaire.

   Comme il l’attendait, Astarük prit la parole :

   - Cela fait longtemps que je t’observe, commença-t-il. Ton commerce prospère et tu parviens à combler de bonheur les personnes qui viennent à ta rencontre. Elles repartent avec une histoire quand elles pensaient n’emporter qu’un simple objet. Tu possèdes là une grande force qui te distingue des autres marchands. Les objets silencieux, inertes et sans vie, constituent l’un des dangers les plus mortels pour les hommes, celui qu’il nous faut combattre sans relâche. Insidieux, ils aspirent plus que la lumière, ils concentrent également l’énergie et l’attention de leurs maîtres. Ceux-ci baissent la garde, s’affaiblissent chaque jour de les contempler, de ne penser qu’à eux jusqu’à la déraison, à ce qui pourrait leur arriver s’ils tombaient, se brisaient... Plus de place pour le mouvement, le déséquilibre, la passion. Une telle chose, plus sûrement que les chaînes des geôles akkadiennes, emprisonne celui qui la possède et le condamne à la pauvreté. Et quand après un long travail de sape systématique, plus rien ne compte qu’un objet sans histoire, nous échouons, et les perspectives de l’humanité rétrécissent. Les gens comme toi aident à éviter cela. Tu dois prendre conscience de ce que tu fais naturellement aujourd’hui. 

   - Tu piques ma curiosité... je suis heureux de ce que je fais et de la manière dont je fais couler le sable entre mes mains. J’apprécie d’exercer un métier honnête, qui me procure de quoi mettre ma famille à l’abri du besoin. Je le fais d’une façon qui me nourrit intérieurement, en me donnant l’occasion de découvrir le monde qui m’entoure, les merveilleux paysages des contrées éloignées, tout en établissant un contact privilégié avec les personnes qui viennent m’acheter des choses... Les voir repartir joyeux d’avoir trouvé un lieu secret au plus profond de leur âme me donne l’impression d’avoir en plus de tout cela accompli une mission supérieure, qui me dépasse et nous surpasse tous.

   Astarük lui tendit un morceau de mouton grillé piqué au bout de son couteau, qu’il accepta de bonne grâce.

   - Cette gourde que tu portes : as-tu la moindre idée de son origine ?

   Aucune.

   Ban Bayan devait admettre son ignorance. Il en avait fait l’acquisition à l’occasion d’un voyage à l’embouchure du fleuve sacré. Il avait rencontré au cours d’une de ces haltes dans une ville éloignée, un marchand de vieilleries qui lui fit faire le tour de son échoppe. L’homme, qui semblait aussi vieux que le plus vieux de ses objets anciens, l’avait testé un bon moment en tentant de lui vendre la moitié des choses inutiles qui s’amoncelaient dans tous les recoins visibles et invisibles de son gourbi. Devant la résistance inébranlable de Ban Bayan, il avait fini par reconnaître en lui un chercheur de merveilles, qui pourrait se montrer digne de ses pièces les plus exceptionnelles.

   - J’ai peut-être quelque chose pour toi, lui dit le vieil homme. Suis-moi en bas.

   Au bout d’un escalier de bois mal assuré, Ban Bayan arriva dans un sous-sol aménagé en salle de trésor. La qualité des objets qui s’y trouvaient surpassait de très loin ceux qui lui avaient été présentés précédemment, et son hôte l’invita à s’asseoir sur l’un des bancs prévus à cet effet. Ce dernier alla désormais droit au but et après avoir déplacé quelques vases et plateaux de gestes précis, et trouvé le joyau qu’il cherchait, apporta cette gourde. Sans même en connaître le contenu, Ban Bayan sut tout de suite qu’il repartirait avec, quel qu’en fût le prix : il s’agissait d’un objet lourd de sortilèges, qui avait déjà étendu sa magie sur lui. Quant à son origine... il y avait bien eu une version officielle que lui avait racontée le vieil antiquaire, mais suffisamment peu crédible pour qu’il finisse par l’oublier complètement.

   - Je vais donc te révéler son secret, lui dit Astarük... Mais pas encore...

   - Pas encore ? Mais quand ? Et pourquoi ? Ne viens-tu pas toi-même de dire que j’étais prêt ?

   - Tu seras bientôt prêt, répondit tranquillement Astarük : je suis là parce que je le crois. Mais ce jour n’est pas celui de la révélation. Nous allons plus loin.

   - Plus loin ? reprit Ban Bayan. Mais... jusqu’où ? À combien de jours de cheval ?

   - Cela ne dépend que de toi.

   - De moi ? Assez avec tes énigmes ! Ne m’en diras-tu pas plus ce soir ? protesta Ban Bayan.

   - Toi qui cours le monde, tu sais autant que moi que l’importance du voyage ne réside pas dans la distance physique que les jambes parcourent, mais dans le cheminement intérieur que l’âme accomplit. Tu dois comprendre le feu qui crépite en toi, ce qui brille quand tu l’alimentes, réchauffe ton cœur et te permets d’avancer. Le trajet pour le découvrir est long... ou court, cela dépend, car chacun le parcourt sur une trace personnelle qui reste à dessiner. Tu apprendras qu’il n’est point de destin, que rien n’est écrit. Plus exactement, que tout est écrit : toutes les infinies possibilités qui s’offrent à toi, tous les jours, existent et toi, tu choisis, à chaque instant, les mots que tu veux lire. Chevauchons ensemble, mon ami, ton chemin sera le nôtre. Prends le temps qu’il te faudra pour trouver l’oasis où tu pourras étancher ta soif. Quand tu seras arrivé, tu le sauras, et nous poursuivrons cette discussion.

En attendant, je te souhaite une bonne nuit.

   Astarük se leva, vérifia l’état du feu, et laissant son compagnon à ses songes, s’allongea sur sa couche d’aventure. Ban Bayan resta éveillé un moment, la tête plongée dans le ciel constellé.

   Ils reprirent leur chevauchée à l’aube. Le soleil alluma peu à peu leur chemin, ravivant un paysage qui avait perdu des couleurs en s’endormant, mais qui les retrouvait intactes au matin dans un ravissement de fête que chantaient les petits oiseaux courageux.


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