Chapitre 16 - Anatole - Courez, pauvres fourmis!


Bientôt je m’en irai, je reprendrai la barre.

C’est vous que je fuirai, en fuyant vos regards.

J’aurais voulu brûler vos idoles jaunies

Qui vous aident à penser à votre seul profit :

J’aurais aimé sauver le reste de vos vies.



Anatole semblait tendu au bout du fil. Il n’avait pas voulu lui en dire plus, mais il lui avait donné rendez-vous dans son café préféré, chez Anette, place du Trocadéro en disant que le sujet était de première importance.

Mickaël avait accepté sa demande sans trop d’hésitation. Il ne l’avait plus vu depuis décembre et la fameuse soirée qui avait permis aux mangeurs de Kouign Aman d’affirmer leurs différences. Même si leurs liens s’étaient un peu distendus ces derniers temps, doucement, mais inexorablement, à mesure que leurs chemins les avaient menés sur des directions légèrement différentes, il conservait pour son ami une tendre bienveillance qui lui faisait excuser ses petits travers. Il lui pardonnait par exemple d’avoir accepté de travailler depuis peu pour un hedge fund agressif à la triste réputation. Il pensait que c’était une erreur et le lui avait d’ailleurs signifié, à ce moment-là. Mais un homme est un tout considérait-il, une somme de pensées, d’actions, de valeurs, de moments, pas un seul acte isolé qu’on jetterait en pâture à la presse. Les hommes qui croient à la théorie de l’évolution, au principe de l’amélioration continue de l’espèce, n’imaginent pas que cela puisse s’appliquer à un individu, à sa propre petite échelle. Alors, le moindre écart, la moindre erreur de jeunesse, le moindre rêve audacieux, et voilà un candidat de moins aux élections. Avec lui, Anatole aurait toujours droit à une autre chance.

La journée s’annonçait froide, mais agréable. Il avait quelques minutes d’avance, et ça faisait longtemps qu’il n’avait plus croisé dans le quartier, alors il s’offrit un petit plaisir, un cliché instantané, juste pour l’émotion, juste pour son souvenir. Sur le parvis du palais Chaillot, il embrassa du regard la tour métallique et fière qui se tenait, majestueuse, au milieu d’un ciel bleu hivernal, avec en hommage, un jardin tout entier déposé à ses pieds.

Il aimait ouvrir son cœur ici, sentir l’histoire, la poésie du monde, les vers de Paul Valéry gravés sur le fronton qui résonnaient toujours en lui et le rappelaient invariablement, à ses obligations fondamentales :

 

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami, n’entre pas sans désir »

 

Même s’il se montrait un particulièrement mauvais élève, s’il tirait au flanc autant qu’il pouvait, il avait écouté quand même, et il avait choisi sa réponse. Traverser l’existence sans désir, ce serait courir le risque de ne pas vivre. Il savait bien qu’il était peut-être temps de vouloir quelque chose d’autre, car il se pourrait bien qu’après, il soit trop tard et qu’il finisse par rater son rendez-vous avec la Vie.

Avec Anatole aussi s’il ne se dépêchait pas de traverser la place…

Mickaël entra dans le café quelques instants plus tard et se mit à chercher son ami du regard. Ce dernier le remarqua le premier et lui fit un signe de la main.

  Bonjour, cher monsieur, fit Mickaël d’un sourire. Cette chaise serait-elle libre par le plus grand des hasards ?

  Il se trouve que oui, cher monsieur, le hasard, dit-on, fait toujours bien les choses. Ainsi, je vous en prie : s’il vous plaît de me faire l’honneur…

  Mille mercis, monseigneur, vous êtes trop bon...

  Je sais, je sais... Mais que voulez-vous, monsieur ? Je crains qu’on ne se refasse point…

  Il me semble en effet, cher marquis, que cette idée soit communément admise… Puis, rompant soudainement le protocole sans se départir de sa mine enjouée : mais donc, cher ami, comment ça va depuis tout ce temps ? interrogea Mickaël. Ça fait longtemps, non ?

  Un certain temps, oui, répondit Anatole, dont le visage redevint grave immédiatement. Depuis décembre à l’appartement, il me semble…

  Oui, c’est aussi mon impression ! Dis donc, tu as l’air bizarre… Un peu pâle. Tout va bien ?

  Ah ! Bizarre... Peut-être. Fatigué sans doute. Je bosse trop, je pense. On a un peu de pression en ce moment... « Euphémisme » n’est même pas le bon mot pour qualifier ce que je viens de dire, il faudrait en inventer un autre…

  « Mégaphémisme », par exemple ? tenta Mickaël pour dérider un peu son interlocuteur.

  C’est pire que jamais, continua Anatole qui ne prêta pas attention à la diversion de Mickaël. Depuis qu’on a été racheté par Private Equity Cultures, je décrirais la situation comme un... carnage. Tu me connais, je n’ai jamais milité pour la sécurité de l’emploi, le maintien des inefficacités tout cela… mais là... On va peut-être un peu loin.

  Ah ben ça mon cher, tu ne pourras pas dire que je ne t’avais pas prévenu. C’est leur conseiller en communication qui leur a fait changer le « v » au dernier moment, mais ça n’a pas suffi à leur racheter une réputation. C’est toujours les plus gros charognards de la place.

  Oui, là... je ne peux que confirmer. Aucun risque d’être arrêté et jeté en prison pour mauvaise foi caractérisée ou mensonge éhonté…

  L’excellente idée que voici ! Ça serait bien que ce soit réellement puni par la loi ! songea Mickaël… Mais dis-m’en plus…

Un serveur en noir et blanc, comme les bistros magiques de Paris en abritent des milliers se présenta à eux, avec la commande d’Anatole. Un cappuccino démesuré, débordant de chantilly et un assortiment de macarons aux tons pastel. Il posa tout cela cérémonieusement sur la table, et s’enquit de ce qui ferait plaisir à Mickaël. Ce dernier prendrait un café allongé, bien sûr. Un américano, car il n’était pas rancunier.

Anatole lui raconta le contexte : la crise, survenue juste après le rachat en haut de cycle par les nouveaux propriétaires du groupe, la panique qui s’était emparée des étages supérieurs, quand l’annonce, hier, d’un deuxième trimestre consécutif sans croissance a sonné comme l’aveu que les actionnaires ne toucheraient pas l’intégralité des dividendes promis cette année. Ni les managers l’intégralité de leur bonus.

Il fallait réagir immédiatement, alors le comité de direction s’était réuni en urgence. Les ordres étaient survenus dans la nuit de procéder à un réajustement des effectifs pour préserver les profits. Chaque responsable de site devait revenir, à la fin de leur journée de travail avec une liste de noms : dix pour cent des employés, à qui on signifierait le licenciement le surlendemain.

Il fallait comprendre, la reine risquait de souffrir : il n’y avait pas assez de nourriture pour tout le monde, alors c’était simplement l’heure de montrer son engagement et de procéder au sacrifice de quelques soldats anonymes. Les valeurs que la société publiait sur son site web ? Les hommes, les femmes comme atout principal de l’entreprise ? Cela restait vrai, bien sûr, mais pas comme chacun aurait voulu le penser, pas à titre individuel.

  C’est ce que vous avez cru ? Voyons, pas vous Anatole, lui avait dit son patron. Je vous pensais plus subtil : il faut l’entendre au sens collectif du terme, bien sûr. Les fourmis travailleuses… Les soldats sont utiles à Sa Majesté, mais la survie de la fourmilière ne repose heureusement pas sur celle de quelques employés. Le système avant tout quand même, restons pragmatiques. Ne vous inquiétez donc pas, et contentez-vous de me fournir les noms des employés que vous aurez sélectionnés. Nous sommes des soldats, nous exécutons les ordres, c’est tout. Pas d’états d’âme déplacés, je vous en prie.

Anatole n’avait rien pu répondre, abasourdi par un discours d’un tel cynisme. Il avait exécuté un salut militaire, le « garde-à-vous » impeccable qu’on lui avait enseigné lors de ses classes, au centre de formation des élèves officiers de la marine, puis avait pris congé. Il savait que son interlocuteur n’y décèlerait même pas l’ironie absolue qu’il avait mise dans ce geste, mais tant pis, c’était sa manière à lui de croiser discrètement les doigts dans son dos.

  Voilà, dit Anatole, maintenant, tu en sais autant que moi. Que faire ? J’ai pensé un moment qu’il suffirait de fermer les yeux et d’appuyer sur la détente, mais je ne peux pas m’y résoudre.

  Ben… ça, c’est plutôt une bonne nouvelle... Tu réalises ? On dirait que, finalement, tu n’es peut-être pas un gros con… dit Mickaël jouant la carte de la légèreté.

  Je ne sais pas, franchement, reprit Anatole d’un ton las. Si je ne le fais pas, nous savons tous deux parfaitement qu’un autre s’en chargera.

  Bien sûr que je connais cette rhétorique par cœur, poursuivit Mickaël. Je suis passé par ce raisonnement à plusieurs reprises. Mais je trouve la réponse un peu courte. C’est celle qu’on martèle quand on veut se donner bonne conscience…

  Je savais que je pouvais compter sur toi ! dit Anatole, sincèrement reconnaissant du ton direct qu’employait son ami.

  Franchement, reprit Mickaël, je ne connais pas de bonne réponse. Dans ce genre de moments, c’est à chacun de converser avec sa conscience. Il ne faut pas que ce soit facile. Il faut que ce soit profond et douloureux. Tu dois chercher, loin en toi, ce qui te permettra de continuer à te regarder dans la glace demain, et agir en conséquence.

  Je sais bien, Mickaël. À la fin, j’irai tout seul dans la tombe… On est seul face à ses choix et c’est d’ailleurs ce qu’on veut tous, en général. Sinon on crie au déni de liberté et on fait la révolution… Mais quand même, je ne suis pas contre un conseil d’ami. À ma place, tu ferais quoi ?

  Ben déjà… Je ne me serais jamais engagé avec tes employeurs, mais ça, tu le sais... Personnellement, je ne peux pas dire que je ne m’épanouisse pas dans mon boulot — un autre mégaphémisme —, mais au moins, je n’ai pas l’impression d’évoluer dans une arène. Quand j’ai eu ce genre de cas de conscience, que mon job n’était plus en adéquation avec mes valeurs, je suis parti. Annie et moi n’avons pas d’enfant, juste un chat à nourrir, un très bon chasseur en plus, qui nous amène même des souris dès qu’on est à la campagne. Pour nous divertir, mais si besoin, on pourrait aussi boire leur sang. Ce que je veux dire c’est que, pour moi, c’est facile d’être révolutionnaire, d’envoyer le système se faire foutre, de claquer fort la porte en partant. Alors là… C’est ce que je ferais... Et puis je chercherais un boulot qui me permette de vivre selon mes valeurs. Ce serait le cadeau derrière l’épreuve. D’ailleurs, pour d’autres raisons que toi, c’est à ça que je réfléchis ces jours-ci.

  Je vois… En gros, tu me conseilles de me jeter dans le vide ?

  En quelque sorte... Tu sais, l’héritage de Baudelaire. Plonger au fond du gouffre… pour trouver du nouveau.

  Mouais… ou pour s’écraser la tête par terre... reprit Anatole en souriant.

  Ou s’écraser la tête par terre, en effet. On ne pouvait pas totalement exclure cette éventualité. Mais comme à vaincre sans gloire, on mourrait idiot, ou quelque chose du genre, il fallait peut-être essayer quand même.

Anatole reprit :

  Je savais que tu me dirais ça. Je crois que j’avais tout de même besoin de l’entendre. Alors… Merci.

Il avait retrouvé des couleurs, s’acquitta de la note et les deux amis sortirent tous deux sur la place du Trocadéro réchauffée désormais par un franc soleil. Ils se quittèrent d’une solide poignée de main, et Mickaël fit promettre au capitaliste plein de dilemmes de ne pas hésiter à l’appeler s’il avait besoin d’un miroir pour son âme.

  


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