Chapitre 17 - Thomas - Le bout du monde


Elle raconte la torture

D’un poison insidieux,

L’histoire de la morsure

D’un serpent venimeux.



     C’était un de ces dimanches traîtres et interminables, qui coulent indolents, sans le moindre empressement, vers une nouvelle semaine qui ressemblera à s’y méprendre à celle qu’on vient de voir passer. On ne ressent nulle urgence, pas de feu à éteindre, de cascade furieuse à alimenter, les secondes insouciantes s’accumulent en un lac tranquille qui ferait le bonheur des roseaux et des promeneurs le long des berges. Thomas se méfiait de ce jour qui présentait toutes les allures d’un piège mortel : celui qui faisait oublier les autres, la quiétude apparente qui masque le danger, les sables mouvants du temps dans lesquelles on risquait de finir étouffé.

S’il n’y prenait garde, ce soir, il alignerait un nouveau bâton de craie sur le tableau d’ardoise de sa vie pesante. L’autre jour pourtant, devant le mur, il avait changé de point de vue. Il avait juré au monde qu’il n’additionnerait plus les nuits pour savoir, au cas où on lui poserait la question, combien de temps il avait écopé dans cette barque qui prenait l’eau. Désormais, il avait fixé le jour de son départ et il décomptait les heures qui le séparaient du grand saut.  

Plus que quarante-huit : il ne servait plus à rien d’étirer l’élastique.

Il n’avait pas élaboré la moindre stratégie, il foncerait, comme souvent, droit au but. Probablement pas le mouvement le plus subtil, mais au moins, il serait fixé sur les barrières qu’il devrait abattre pour accomplir son impossible mission. Il se dirigea par habitude, vers le mur, l’endroit où, par tous les temps, il avait statistiquement le plus de chance de la rencontrer, avec la bande, sans doute, à chercher un moyen d’égrener les secondes plus vite.

Dire qu’il trouva Leila avec Hamid et Ismaël ne donnerait pas une image fidèle et sincère de la situation. Hamid se tenait bien là, adossé à l’œuvre, à tirer sur une cigarette l’air préoccupé, absorbé peut-être par l’élaboration de la stratégie d’attaque d’un moulin à vent qu’il avait repéré en rase campagne. Ismaël passait le temps en s’exerçant avec un diabolo. Concentré, attentif, agile, il semblait exécuter une danse, une chorégraphie parfaite en gardant les yeux toujours fixés sur son petit morceau de caoutchouc virevoltant. Thomas se dit qu’il devenait vraiment bon au maniement de cet étrange objet, qu’il était prêt pour la foire où il pourrait monopoliser l’attention de la foule pendant que Nathan en délesterait quelques-uns du poids de leur portefeuille. À quelques pas là-bas, on aurait cru voir Leïla. En vérité, il ne s’agissait que de son ombre. Pas celle, festive des danseurs indiens sous le soleil qui partaient chasser le bison dans les plaines. Plutôt le spectre effrayant des anges déchus, tombés sur terre et condamnés à l’errance éternelle dans une dimension où seul leur reflet persiste. Il ne leur reste aucune substance, une pâle lumière, emprisonnée sur un fragile nénuphar au milieu du lac, à qui le moindre mouvement risquerait d’arracher le dernier éclat.

À Thomas qui l’interrogeait du regard, Hamid répondit d’un lent clignement des yeux, d’une petite moue lasse qui disait toute la tristesse, la culpabilité qu’il éprouvait devant son incapacité à ramener la lumière sur le visage de leur amie. Elle, au milieu de la mer, ne voyait même pas les bouées qu’il lui lançait.

  Salut Hamid, dit Thomas d’un air navré. Alors, vous faites quoi ?

  Salut mon frère, répondit Hamid. Comme tu vois, on fait la rêvolution. Enfin on essaie. Il y en a pour qui ça tourne au cauchemar. Avec l’acide, on ne s’éclate pas à tous les coups, des fois, on part chez l’autre Alice, au pays des horreurs.

  Ça fait longtemps qu’elle est comme ça ?

  Assez, ouais. Elle est arrivée vers onze heures peut-être. On aurait dit qu’elle avait vu le diable en personne... Ou un zombie qui l’aurait mordue et qui lui mangerait le cerveau à la petite cuillère. Elle nous a à peine salués. Je ne pense pas qu’elle nous ait vraiment reconnus. Depuis on la surveille du coin de l’œil. « Faudrait pas qu’elle nous lâche.

  Putain ! Si je tenais son connard de dealer ! enragea Thomas.

  Mais tu lui ferais quoi, mec ? demanda vivement Hamid. Quand tu en aurais fini avec lui, ce serait un autre ! C’est pas la drogue qu’il faut combattre, c’est ce putain de monde qui marche à l’envers et qui donne juste envie de vomir et de pas regarder. C’est pas à toi que je vais l’apprendre, Sancho ! Attaquer un dealer, c’est une saloperie d’illusion. Tant que tu ne l’auras pas accepté, tu seras la mouche qui se cogne contre une vitre fermée, encore puis encore, et qui ne comprendra jamais ce qui lui résiste… Y’en a cent autres derrière celui que tu défonces...

  C’est censé m’encourager, ça ? C’est tout ce que t’as ? Parce que là, tu ne m’aides pas…

  Tu as raison Thomas... commença Hamid

  Mais je m’en fous d’avoir raison ! explosa Thomas qui enrageait d’impuissance. On s’en fout tellement d’avoir raison quand on voit crever les gens qu’on aime ! Quand on ne sait pas quoi faire pour dissiper les cauchemars ! Dis-moi un truc qui m’aide, pour une fois ! cria-t-il les poings serrés tandis que ses yeux débordaient de larmes trop longtemps retenues. 

Hamid le regarda d’un air grave pendant quelques instants.

Il prit une profonde inspiration, comme pour avertir qu’il avait attendu le dernier moment, qu’il aurait voulu ne pas en arriver là, qu’après, il n’y aurait plus de place pour autre chose.

  Tu sais ce qu’il faut faire, Thomas. On le sait tous. Je voudrais te dire autre chose, tu vas me manquer mon pote, mais c’est comme ça : tu dois l’emmener loin d’ici. C’est tout.

Thomas ressentit un grand soulagement, une reconnaissance profonde envers son ami qui venait de confirmer son idée. Mieux, il lui apportait une caution, un soutien sans faille et tout le courage dont il aurait besoin dans son entreprise. Hamid se sentait triste, mais souriait, simplement, tendrement, comme un frère. Du genre de sourire qu’on n’oublie jamais, qui vous sort des pires moments de détresse sur la seule évocation magique de leur souvenir.

  Prenez soin de vous, Thomas. On sera toujours avec vous, et vous ici, dans nos cœurs.

  Merci, mon ami, dit Thomas, en étreignant Hamid longuement, en guise d’adieu. 

 

Puis il se dirigea vers Ismaël, l’interrompit dans son exercice, lui glissa quelques mots à l’oreille. Incrédule, il resta un moment immobile, silencieux, comme sonné, mais il comprenait évidemment. Enfin il ramassa son diabolo qui en avait profité pour rouler quelques mètres plus loin. Il s’approcha d’Hamid à qui il soutira une cigarette qu’il regarda se consumer lentement, toujours un peu hagard.

Thomas de son côté, avait rejoint Leïla. Il s’accroupit à côté d’elle et lui parla doucement, longuement, en essayant de la ramener sur Terre.

Leila n’écoutait pas, ne disait pas un mot et semblait même n’avoir pas remarqué sa présence. Elle paraissait ailleurs, perdue dans un océan de pensées, à la recherche d’une île pour accoster. En proie à une crainte profonde, seule, après des mois de traversée : qu’on lui ait menti, que la Terre ne soit pas ronde...

Qu’il n’y ait rien devant, que d’autres vagues, de nouveaux tourments, et que ce voyage au bout du monde, ne connaisse aucune fin.

Que ce soit ça, l’enfer, qui durerait l’éternité.

 

  Leila ?

Entendant son nom dans le brouillard Leila revint doucement à elle. Son délire morbide lui avait laissé le cœur serré et elle répondit, le souffle encore court, comme si elle avait couru pour échapper à un cauchemar :

 

  Ah, c’est toi... Tu... Tu m’as parlé ?

  Leïla, tu dois arrêter. Cette saloperie te détruit.


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