Chapitre 18 - Mickaël - Première rencontre


Vous parlez de folie ? Douce folie, vraiment,

Qui fait aimer la vie, oublier ses tourments.

Et quelle déraison : prétendre jouer un jeu

En déplaçant des pions, en ouvrant grand les yeux…



On était toujours en février et le soleil gris ne suffisait pas à réchauffer le cœur des gens. Pour ça, il fallait partager du vin chaud, un chocolat avec des amis, ou encore ouvrir la porte d’une boulangerie qui venait de sortir une fournée. C’est cette odeur caractéristique, incroyablement délicieuse que Mickaël décela en passant devant son petit commerce préféré alors qu’il rentrait fatigué d’une journée de travail ordinaire ce soir-là. Il décida d’acheter du pain, acceptant le risque non négligeable qu’Annie ait eu la même idée géniale.

  Bonjour, c’est à qui ?

  Bonjour, c’est à moi, je pense. Une baguette s’il vous plaît, commanda Mickaël.

  Finalement vous n’êtes pas parti ? questionna Karine.

  Pardon ? s’excusa Mickaël, qui ne saisit pas tout de suite.

  Oui, l’autre jour... ce n’est pas vous qui deviez partir à l’île Maurice, ou Cuba, enfin... quelque part par-là, quoi ?

  Ah, si, vous avez une bonne mémoire dites-moi ! Eh bien, nous n’avons pas encore embarqué. Nous avons adopté un chat récemment : vous comprenez, c’est beaucoup de responsabilités, on ne peut pas partir tout de suite, il est trop jeune.

  Oh, c’est dommage, vous nous auriez raconté. Un peu d’exotisme, ça donne envie on aurait bien voyagé avec vous... Ce sera un euro s’il vous plaît.

  Tenez, les voici. La prochaine fois, je viens avec la photo du chat...

 Cet échange plaisant l’avait un peu revigoré, en tout cas pour au moins quinze minutes. Il parcourut plus léger les quelques centaines de mètres qui le séparaient encore de son domicile.

 

  Bonsoir, ma chérie, c’est moi !

  Salut mon cœur, en voilà une surprise : il n’est que vingt heures ?

  Coup bas.

  Oui… Couba… Ou Madagashcar : je ne suis pas tout à fait décidée, pour les prochaines vacances…

  Excellente blague ! Vous vous êtes donné le mot avec la boulangère ou quoi ? interrogea Mickaël. Cela ressemble à un complot dont je serais l’innocente victime…

  Pas du tout pourquoi, que vas-tu imaginer ?

  Bah, rien… Oublie. Alors ma chérie, ta journée s’est-elle bien passée ?

  Oui, très bien, je te remercie, beaucoup d’énergie positive a circulé et je la ressens encore. Toi, en revanche...

  Oh, moi… Je travaille avec des vampires, alors, il ne faudrait plus s’étonner de me retrouver pâle comme la mort le soir. Et aussi… Je crois que je n’aime pas l’hiver, ça me déprime vraiment : je me sens vide et inutile en hiver, annonça-t-il.

  Ça, on sait que tu n’aimes pas cette saison. Quand même, ce serait bien que tu essaies d’employer des tournures de phrases positives. Là, tu vois, tu fermes la porte. On dirait que tu avais les clés, mais que... tu les as délibérément jetées. Il faut vivre l’instant : même en hiver !

  Moi ? Jeter des clés ? Les égarer peut-être, et encore, au fond d’une poche... elles sont peut-être en train de tourner dans la machine à laver avec un de mes pantalons, mais les jeter... ça ne me ressemble pas trop. Ou alors, j’ai bien changé sans m’en rendre compte.

Puis après une courte pause, comme s’il venait de comprendre :

  Mince alors... Tu te souviens de notre première rencontre ?

Bien sûr Annie s’en souvenait parfaitement. Elle était assise à la table de ce café à Nice, affairée à de petits croquis... Elle avait toujours adoré l’ambiance de ce bistro, détendue et sereine, idéale pour la concentration. Elle s’y sentait à l’aise, comme chez elle, mais sans la solitude. Mickaël était entré, demeura anonyme quelques instants puis, en jetant un œil au hasard sur le petit bonhomme perdu dans le vaste monde qu’Annie avait esquissé, avait dit, d’un ton d’une désinvolture imparable : « c’est étrange, c’est exactement moi ». Il ajouta, n’ayant l’air de rien, qu’il n’avait jamais eu l’impression d’être si bien compris et... que c’était bien qu’elle soit assise, que s’il obtenait la permission de s’asseoir lui aussi, en face d’elle, cela suffirait à illuminer sa journée. C’est-à-dire… le soleil brillait dehors, alors sa journée serait de toute façon emplie de la lumière si particulière qu’il appréciait tant à Nice, mais enfin, cela allumerait sa petite flamme intérieure, et lui réchaufferait le cœur… Annie, pourtant d’ordinaire assez insensible au baratin, le pria de bien vouloir, amusée.

  Excellent ! rigola Mickaël... Ce n’est pas exactement comme ça dans mes souvenirs, mais... j’aime bien, je présenterais les choses de cette façon si j’écris un jour mes mémoires ! Tu as raison sur un point, dans mes rêves je suis cet homme-là, dans l’émotion et l’intuition. Je réfléchis moins, j’arrête le contrôle, tout devient possible, même épouser la plus belle femme du monde que je viens tout juste de croiser dans un bar !

  Tu es un vilain petit flatteur, répondit Annie, mais… Mais, attends un peu… J’ai quelque chose pour toi. 

Elle se rendit dans le bureau, parut ouvrir un tiroir, fouiller, refermer et regarder peut-être dans celui juste en dessous, farfouiller encore.

  Ah ! ça y est ! s’exclama-t-elle, j’ai remis la main dessus. Mon cher, imaginons un instant que tout devienne soudain possible… c’est peut-être le bon moment : voilà la carte d’un cabinet de soins énergétiques. J’ai rencontré la directrice au cours de mon stage à Bordeaux. C’est une femme géniale. Appelle, demande un rendez-vous : elle saura te conseiller et tu me diras après comment tu as trouvé.

  Euh… Je peux réfléchir ? tenta Mickaël…

  Ben… non, répondit Annie. C’est maintenant. Sinon, tu vas rater le conseil de l’émotion et de l’intuition. Tu vas intellectualiser la chose, puis tu diras non. Je te connais un peu tu sais…

  C’est pas faux, avoua-t-il. Tu as raison : pourquoi pas après tout ? Il y a un risque quelconque ? 

  Non, pas le moindre. Au pire, ce sera comme un bon moment de détente. Même mieux qu’un bain chaud. 

  Ah ? Alors c’est d’accord ! Il ne sera pas dit que Mickaël-le-grand aura reculé devant une expérience ésotérique comme une souris devant un chat. Et si après je ne me sens pas mieux, j’aurais le droit de continuer à me morfondre et à broyer du noir parce que c’est plus facile que se prendre en main. Deal ?

  Deal ! s’exclama Annie, à la fois ravie et étonnée que Mickaël accepte si aisément et si rapidement. Tu n’as pas de crainte à avoir : ce sera toujours à toi de choisir, à la fin, entre les différents chemins qui se présentent. Mais au moins, éclaires-en quelques-uns, explore ! Et décide de ne pas changer si c’est ce que tu veux, au fond de toi. Il faut vivre l’instant présent, pas le subir ! Sinon, tu te jugeras sévèrement dans vingt ans… Enfin, tu as compris l’idée, je pense… Donc, tout ça pour dire : quand tu appelleras le cabinet, ne leur précise pas, s’il te plaît, que tu viens de ma part, d’accord ? Si tu peux même te présenter sous un faux nom, ce serait bien : j’ai envie de tester comment ils traitent leurs nouveaux clients. 

Elle ajouta, car elle ne put s’en empêcher, qu’elle se demandait tout de même de quel rêve, de quelle formidable aventure Mickaël-le-grand pouvait-il bien être le héros. Elle en tout cas, n’en avait jamais entendu parler : n’était-ce pas pour le moins étrange ?

Il lui fut répondu d’un air outré qu’il s’agissait pourtant bien du même fier et courageux chevalier qui avait un jour obtenu sa main en l’aidant à descendre des marches un peu abruptes d’un village de l’arrière-pays niçois. Que si cela pouvait permettre de situer mieux le personnage, on était autorisé à lui dire qu’il adorait la glace à la pistache, la Bavaroise et les éclairs au chocolat. Avec autant d’indices, on ne doutait plus que le malentendu soit dissipé et on proposa de passer à autre chose, comme prendre l’apéro en préparant le dîner.

Annie embrassa son chevalier qui le lui rendit bien et l’emmena dans la cuisine ou ils débouchèrent une bonne bouteille de chablis. Il en versa deux verres qui émirent un son magnifique lorsqu’ils trinquèrent, et ils se lancèrent dans une folle séance d’improvisation culinaire totale qui se termina en steaks hachés saignants et leurs rondelles de courgettes à la vapeur.

Pedro, qui avait flairé le bon coup, s’était présenté, l’air de rien. Il avait sauté sur le plan de travail et, enfin à la bonne hauteur pour se faire entendre, avait miaulé que lui aussi voudrait bien goûter. Annie décida de lui faire une farce et lui donna quelques courgettes. Elle adorait le petit air dégoûté qu’il prenait en battant en retraite quand il réclamait trop et qu’on feignait de céder en lui mettant un quartier d’orange sous le nez. Elle se préparait à se moquer de lui franchement au moment où il la regarderait dépité de s’être ainsi fait rouler.

La blague s’avéra d’autant plus amusante que la conclusion fut totalement inattendue : le petit chat raffolait des légumes cuits et en engloutit au moins quatre ou cinq rondelles avant de se déclarer rassasié, sous les yeux attendris de ses maîtres qui venaient de vivre un moment familial magique. Il mange des courgettes ! Mickaël s’empressa d’appeler ses parents pour annoncer fièrement la nouvelle.

Puisque Pedro n’avait pas éprouvé trop de difficultés à apprendre à marcher ou à devenir propre, ils s’étaient estimés frustrés de certaines étapes fondamentales de la vie que leurs amis racontaient et qui servent de marque-page au livre qu’ils écrivaient avec leur progéniture.

Mais, là, ils tenaient leur instant : on se souviendrait toujours de ce jour comme celui où Pedro a mangé ses premières courgettes !


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