Chapitre 19 - Anatole - Le plongeon


Mais vous pourriez brûler, en enfer, ou ici.

Je ne veux plus penser à vous, à vos profits,  

Je ne veux que sauver le reste de ma vie.

Demain, je partirai vous laissant ma mémoire.  

Le feu que j’éteindrai dira mon désespoir…    



Anatole s’était finalement exécuté. Dans tous les sens du terme.

À la fin de sa journée d’introspection, après avoir fini le dernier macaron de chez Anette qu’il avait emporté à la maison, il avait commencé à rédiger sa liste de noms. Il était tombé d’accord avec les chefs des unités qui lui reportaient, et dans la soirée, il fut en mesure de communiquer le résultat à l’étage supérieur.

Après avoir envoyé le courriel, il ne fallut pas plus de cinq minutes avant que son chef ne le rappelle. La première fois, il n’avait pas décroché. Les dix fois d’après non plus d’ailleurs. Puis, sachant qu’il faudrait de toute façon avoir cette discussion d’adulte, il finit par répondre.

  Allo, Léonard ? commença-t-il. Désolé, j’ai vu que vous avez tenté de me joindre à plusieurs reprises…

  C’est une plaisanterie n’est-ce pas ? coupa son interlocuteur, visiblement très remonté.

  De quoi parlez-vous Léonard ? Non, ce n’est pas une plaisanterie. Je me suis fait couler un bain, et en général dans ces moments-là, je ne prends pas mon téléphone avec moi, désolé.

  Je parle de votre liste, bien sûr. Vous vous moquez de moi, non ?

  Ah, la liste… Je crains que non, Léonard. Personne ne plaisante, répondit Anatole. Le sujet est trop grave. Nous avons beaucoup réfléchi : la demande du comité ne nous paraît pas juste. Je ne suis pas d’accord, les chefs de sites et les managers non plus. On en a parlé longuement, et si vous voulez virer dix pour cent des effectifs, il faudra que ce soit nous. C’est tout.

 Il y eut comme un blanc au bout du fil. Comme si Léonard avait disparu. Il avait peut-être compris après tout qu’il n’y avait plus rien à tenter de ce côté et devait chercher un moyen de sauver la face. Sa vengeance serait terrible probablement, et Anatole était prêt pour la sentence :

  Ce que vous essayez de faire porte un nom, Anatole. C’est du chantage, ni plus ni moins… Et bien sûr, c’est inacceptable. Vous n’avez pas compris ce que je vous ai dit l’autre jour : nul n’est irremplaçable. Donc, très bien, ce sera vous : Anatole, vous êtes viré, hurla Léonard, avec effet immédiat. Je reprends les discussions en direct avec les sites.

  C’est bien noté, monsieur. Je vous remercie de votre appel, répondit tranquillement Anatole. L’autre ne croyait tout de même pas qu’il avait fait cela en espérant une issue différente ? Puis il ajouta : pour ce qui me concerne, vous discuterez de la suite avec mon avocat…

  C’est une menace, ça ? Vous oubliez à qui vous parlez, petit connard ! Votre avocat ? On a déjà engagé les meilleurs juristes de la place, ils vont le balayer en deux secondes, et vous regretterez votre insolence !

  Ce n’est pas une menace, c’est la révolution. Prenez garde à votre tête, monsieur le Marquis, on ne sait jamais ce qui peut se passer.

Anatole avait conscience que cette phrase ne constituait rien d’autre que son baroud d’honneur, mais ça lui avait fait plaisir de le dire.

Il n’imaginait pas un instant que Private Equity Cultures puisse tolérer cela et simplement retirer l’ordre au motif qu’un petit groupe de managers s’était rassemblé pour exprimer quelques réserves sur la direction globale de la firme. Ils avaient agi pour leur conscience immédiate, mais n’avaient fait que gagner quelques jours, rien de plus. C’est tout ce qu’ils avaient pu obtenir pour imaginer une alternative acceptable, dont ils savaient qu’elle ne pourrait pas être collective. Chacun se trouvait maintenant à la croisée de deux chemins fort différents et devrait exercer son libre arbitre.

La rébellion fut effectivement rapidement matée dans le sang, ou l’argent. Il faut croire que la noblesse avait eu le temps de se préparer depuis deux cents ans et avait largement appris des erreurs des classes dominantes des siècles passés. Léonard ne perdit pas une minute : l’artillerie était prête et il n’avait pas cédé un pouce. Anatole ne connaissait pas les détails, mais apparemment, il n’avait pas fallu très longtemps à cet expert en manipulation pour retourner les sans-culottes dont la plupart avaient finalement été maintenus à leur poste contre une prime et quelques noms. Les autres étaient simplement venus grossir les rangs des fourmis soldats condamnées à mort.

Fin de l’épisode.

L’éloquence et l’habileté de leur avocat leur avaient au moins permis d’obtenir le meilleur compromis financier possible, puisque, de nos jours, il suffit d’un chèque pour racheter l’injustice.

Anatole finit effectivement par en accepter un lui aussi, qu’il déposa dans un coffre, avec le prix de la vente de son appartement du XXe arrondissement. Il sortit de la banque et lança un œil alentour. Le soleil jetait une lumière irréelle sur la ville. Il eut soudain très froid, comme si l’hiver redoublait et dut s’asseoir pour reprendre ses esprits.

Quand il se releva, il lui sembla que le monde avait changé. Tout lui parut tellement différent : à la fois amusant et effrayant. Il avait gagné trois euros, jetés par des passants qui l’avaient pris pour un autre, sans le voir. Ils avaient ces regards fuyants qu’il ne connaissait pas encore, celui des gens pressés et concentrés sur leur chemin, pour qui les autres ne constituaient que des obstacles à surmonter ou mieux, à éviter.

Il marcha seul, longtemps, à la recherche d’une flamme, d’une lueur, d’une rencontre qui le tirerait de son engourdissement progressif.

Il appela Mickaël, avec qui il eut une longue conversation. Cette fois, il ne lui demandait pas son avis, juste de faire ce qu’il lui disait. Rien de très compliqué. Il avait beaucoup réfléchi, et sa décision était prise : il voulait vivre cette expérience, explorer le gouffre, et voir ce qu’il y trouverait.

Il raccrocha puis, après un bref instant d’hésitation, jeta son téléphone dans une poubelle.


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