Chapitre 21 - Mickaël - L'énergie universelle


J’aime votre façon de penser au destin,

De laisser le mouton faire ce que fait le chien !

Je sais, la vie, au moins est celle qu’on choisit,

Et si cela n’est point, c’est qu’on est trop petit.



Mickaël sortit plus tôt du bureau aujourd’hui. Incrédule, il regardait sa montre qui lui indiquait une position des aiguilles improbable : dix-sept heures pile ! Il essaya de se souvenir à quand remontait la dernière fois qu’il s’était échappé ainsi de son lieu de travail et... ne retrouva rien dans ses archives personnelles. Il pensa qu’il ne se sentirait pas plus coupable si au lieu de quelques minutes à son employeur, il avait en fait dérobé un diamant sans prix dans la bijouterie d’en face.

Il réalisa que sa cure de désintoxication était loin d’être terminée et qu’Annie avait bien fait de l’envoyer à ce rendez-vous. Il ressentait une certaine fierté d’avoir saisi la branche qu’elle lui avait tendue. En d’autres temps, trop cartésien, trop orienté vers son ego, il aurait décliné en déclarant qu’il devait s’en sortir seul, et sans l’aide en tout cas de pouvoirs surnaturels et n’aurait sans doute finalement rien entrepris. Annie lui aurait répondu qu’il n’y avait rien de surnaturel dans la notion de circulation d’énergie, qu’il n’y était réticent que parce que, justement, il ne pouvait l’observer. Pourtant, un esprit scientifique non borné conclurait inévitablement à l’existence du phénomène, et donc voudrait à tout prix essayer.

Il devait bien admettre que tout ne pouvait pas se jouer sur un plan purement mécanique, sinon Dieu, son fils ou n’importe quelle entité que l’on pouvait rendre responsable de ce joyeux désordre, aurait peuplé le monde de machines. Personne n’aurait alors songé à réaliser Terminator et donc l’hypothèse menait effectivement à une impasse… Annie était vraiment trop forte. Tout en marchant, il se demanda vaguement à quoi il devait s’attendre… ou s’il valait mieux ne s’attendre à rien du tout… ce qu’il finit par conclure.

Il arriva légèrement en avance : on lui dit que sa thérapeute terminait sa leçon de Thaï Chi Chuan et viendrait l’accueillir dans une petite dizaine de minutes. Il s’assit dans l’un des fauteuils confortables de l’entrée, un peu tendu, mais il était fermement décidé à n’en rien laisser paraître. Il voulait donner l’illusion de l’homme calme et expert en zénitude, vacciné contre le stress de la vie et qui ne cherchait là qu’une piqûre de rappel.

Il devinait en provenance d’une pièce voisine des bruits de pas légers sur le parquet, de délicats froissements de tissus qui attisèrent sa curiosité. Il demanda s’il pouvait assister à la fin de la séance pour voir, on ne sait jamais, si cela pouvait l’intéresser pour une autre fois. À condition qu’il enlève ses chaussures, qu’il se fasse discret dans le couloir, c’était très possible en effet : le cours se déroulait dans le double salon qui avait été aménagé pour l’occasion. Il promit de ne pas déranger et s’avança doucement.

Ce qu’il vit l’émerveilla.

Il y avait cette femme, qu’il avait déjà rencontrée quelque part, lui semblait-il, d’une beauté à couper le souffle, splendide, dans sa tenue de combat, les cheveux retenus dans un de ces chignons exquis, que savent si bien nouer les femmes asiatiques. On aurait dit un ange et Mickaël en fût profondément touché. Il ne parvenait pas à détacher le regard de ses mains, de ses bras, de son cou, qui effectuaient des gestes d’une précision, d’une souplesse, d’une amplitude admirable. Lorsqu’au bout de son bras lentement déroulé, elle fit soudainement claquer un éventail chinois vers lui, il lui sembla que son oreille venait d’être effleurée par l’objet fragile et puissant qui pourtant se trouvait physiquement à une bonne dizaine de mètres.

Il pensa qu’on lui envoyait un message qu’il décida d’interpréter plus tard, puis se laissa fasciner par la chorégraphie minutieuse que déroulait le groupe et la synchronisation parfaite de leurs mouvements qui épousaient le rythme d’une musique chinoise envoûtante.

Lorsque la séance fut terminée et que le charme qui unissait intimement les balancements des participants fut rompu, Mickaël ne put s’empêcher d’applaudir et de se déclarer absolument impressionné par la prestation de tous. Il dit qu’il essaierait même peut-être un jour, mais qu’il avait un peu peur de ressembler à un éléphant dans un magasin de cristal.

La femme au chignon lui répondit avec un sourire qu’en l’occurrence, il s’agirait plutôt d’une échoppe de porcelaine chinoise, eu égard à l’origine de la discipline. Elle ajouta qu’ils avaient tous commencé par briser quelques vases Ming avant d’en arriver au niveau qui était le leur aujourd’hui. Il fallait l’accepter et se lancer.

Puis comme réalisant soudain ce que la présence de Mickaël signifiait :

  Vous me donnez quelques secondes ? Il faut que je me change et me prépare pour votre séance de Jin Shin Jyutsu.

Mickaël était littéralement subjugué. Il buvait ses paroles somme on boit la rosée et imagina lui voler immédiatement un baiser. Il se rendit compte qu’avec tous ces gens autour, cette pensée ne se matérialiserait pas. Il essaya de ne rien laisser paraître de son émoi, se contentant de bafouiller quelques mots qui signifiaient qu’elle pouvait prendre tout son temps, qu’il n’était pas vraiment pressé.

Son ange céleste revint, rayonnant, quelques minutes plus tard, dans des vêtements près du corps qui lui dessinaient une poitrine parfaite. Mickaël en fut tout troublé à nouveau et se dit que, vraiment, le monde était très beau.

  Me voilà, je suis toute à vous, sourit-elle. Suivez-moi dans la pièce du fond à droite, je vous prie.

  Jusqu’au bout du monde, s’il le fallait ! murmura-t-il. 

Il reçut en retour un petit rire amusé, presque complice qui l’enchanta, et il se demanda si c’était bien ce qu’Annie avait en tête lorsqu’elle lui avait proposé de venir essayer une séance. Était-ce un test ? En tout cas, il était fermement décidé à laisser parler les émotions, car en général, elles nous mènent exactement au bon endroit.

La pièce dans laquelle ils pénétrèrent était organisée autour d’une table de massage accueillante, recouverte de batiks africains colorés, qui figuraient dans un style primitif étudié, des antilopes surtout, et quelques autres animaux de la savane. L’ensemble affichait des teintes beige et ocre, et au mur, la photo d’un volcan en sommeil, évoquaient la puissance minérale absolue de notre monde : un rappel à la Terre pour symboliser notre besoin d’ancrage. Au fond, un petit lavabo sur le rebord duquel brûlaient une bougie et un bâton d’encens parfumé à la cannelle ajoutaient à l’ambiance apaisée que diffusait l’endroit. 

Une porte discrète à côté du lavabo menait vers une salle d’eau spacieuse, où Mickaël fut invité à se changer, afin de ne garder sur lui que le tissu nécessaire pour se sentir à l’aise et préserver la pudeur de chacun.

La séance commença par quelques mots sur l’origine du Jin Shin Jyutsu, l’art de l’énergie universelle à travers le corps humain. Annie lui avait déjà parlé de cela, mais, aujourd’hui, hors du contexte de son quotidien personnel, l’explication lui parut soudainement limpide et magique.

Il s’allongea ensuite sur la table, et se laissa faire. Sa thérapeute ressentait qu’un soin général de recentrage lui ferait sans doute le plus grand bien. Il fut prié de respirer profondément, puis de ne penser à rien, cependant qu’elle lui appliquerait les mains sur les méridiens pour faire circuler l’énergie. Mickaël suivit les recommandations à la lettre : il n’offrit aucune résistance à la vague de bien-être qui le submergea et s’endormit même bientôt complètement.

Il se réveilla un peu plus tard sans savoir combien de temps s’était réellement écoulé, mais il se sentait déjà mieux, rasséréné, en confiance totale. Le soin dura encore quelques minutes puis la jolie infirmière se redressa, et lui annonça d’une voix douce qu’elle avait terminé. Il pouvait rester simplement allongé afin de retrouver ses esprits et elle reviendrait dans une dizaine de minutes vérifier que tout allait bien et le raccompagner.

Mickaël complimenta sa thérapeute pour la qualité des soins prodigués. Il avait la sensation d’avoir entrouvert une porte sur une dimension insoupçonnée de son être et s’estimait prêt à renoncer au confort de son esprit cartésien le temps d’autres séances, pour explorer ce qu’il n’avait fait qu’entrevoir aujourd’hui. Le tarif dégressif l’encouragea à prendre rendez-vous tous les mardis soir pendant les dix prochaines semaines.

 

Il rentra à pied, en expérimentant quelques détours et en repensant à ces instants magiques.

  Chérie, c’est moi ! lança-t-il en refermant la porte d’entrée. C’était super, tu as bien fait de me pousser !

  Ah ! Je suis contente que ça t’ait plu ! s’exclama Annie. Mais tu rentres bien tard ? Je suis là depuis une heure : j’ai cru que tu avais disparu…

  Oui, j’ai eu besoin de réfléchir un peu… Apparemment, ce n’est pas aussi anodin que tu me l’annonçais : on ne sort pas indemne d’un soin de Jin Shin Jyutsu…

  Bon, eh bien en attendant, viens manger, tu me raconteras dans quelques jours, quand ça aura décanté...

 


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