Chapitre 22 - Thomas - C'est jamais trop tard


Un mal court dans nos veines

Et lentement, entraîne

Vers la chute, faible cœur,

Qui s’accroche aux chimères…    



Leila courait aussi vite qu’elle pouvait. Toute une meute à ses trousses. Elle sent qu’ils gagnent du terrain. Plus vite !

À droite ! Il y a cet escalier qu’elle enjambe à toute vitesse, quatre à quatre, les marches qui semblent disparaître sous ses pas et qui la jettent contre le mur de la maison d’en face. Par réflexe, elle avait pu étendre ses bras pour amortir. Elle repoussa le mur, pour repartir de plus belle, lança un regard là-haut : ils ne sont pas encore là ! Vite, déguerpir avant de voir le premier museau. 

À droite encore, à fond dans la rue des Colibris. Allez, cours Leila... Allez ! Gauche toute, vers le parc, perdre les chiens dans le petit ruisseau.

Mais… Un mur devant ? « Le » mur… ici ?

Une impasse.

 

Mauvais choix au dernier croisement : c’était pas celle-là la rue des Colibris ? Celle d’après. Et maintenant, c’est trop tard ! Les chiens arrivent en courant derrière et lui bloquent toute retraite. Elle les entend aboyer leur excitation, ils sentent la peur qui la traverse et ça les rend encore plus fous. Elle n’aurait peut-être pas dû défier Kaiser, laisser tomber quand il s’est approché, le regarder faire son petit cinéma. Après tout, tout ce qu’elle voulait c’était juste partir tranquille. Dans ces moments-là au fond, lui et sa bande de punks perdus sont plutôt inoffensifs. Les laisser croire qu’elle se soumettait, c’est tout ce qu’elle avait à faire... Dire qu’elle en prendrait, mais qu’elle devait aller chercher la thune, ou un mot de sa mère, n’importe quoi, mais pas ça.

Au lieu d’une excuse bidon, elle lui avait dit d’aller au diable, que c’était fini ces conneries, que demain, elle s’en irait et qu’elle était bien contente de plus jamais voir sa face de junkie minable. Bien sûr, lui, ça l’avait un peu énervé et quand il avait levé la main, avec la ferme intention de lui en coller une, elle lui avait décoché un coup de genou bien placé. À le voir s’écrouler et se tordre de douleur, elle avait savouré sa victoire quelques secondes. Puis elle avait pris ses jambes à son cou, tandis qu’on lâchait les loups, et voilà. C’est comme ça qu’après une bonne dizaine de minutes d’une course folle dans les dédales de ruelles, elle s’était retrouvée là, piégée. Plaquée contre le mur par le souffle des bêtes redevenues sauvages. 

Elle monta à toute hâte sur un monticule de poubelles et de cartons, pas assez haut pour atteindre le sommet du mur, mais juste suffisant pour tenir les chiens à la distance minimale.

Il approche. Elle le reconnaît, crâne rasé et crête jaune et rouge, teintée à la peinture : Franco, le taré de la bande. Enfin, le plus taré.

  Alors ma petite mouche, lui dit-il, on est pris dans la toile ?

  Laisse-moi passer Franco, je n’ai rien contre toi, dit-elle avec le reste d’aplomb qu’elle avait pu rassembler.

  Tu… Tu n’as rien contre moi ? fit-il interloqué. Ouf ! merci Satan ! J’ai eu peur. Vous entendez ça les gars ? Elle n’a rien contre moi !

Mussolini et Staline se mirent à rire nerveusement. Ils avaient l’air complètement shootés, pas sûr qu’ils aient compris ce que leur avait dit Franco.

L’intonation peut être les avait fait flairer un trait d’humour. Alors ils riaient, parce que c’est ce que voudrait leur maître, tandis que les chiens aboyaient de frustration vers leur proie inaccessible.

  Allez, descends de là, petit oiseau, cria Franco. On veut juste s’amuser un peu. Il n’y a pas d’autre issue ma belle.

Leila reprenait son souffle après sa course folle, mais son cœur battait toujours à tout rompre, engageant tout son corps à la recherche d’une solution. Rester debout, c’est le plus important, aucune vie ne vaut si on courbe l’échine. Hasta la victoria !

  C’est bon, répondit-elle pourtant, sans laisser paraître la moindre émotion. Je vais descendre. Faites dégager les clébards. Sinon, ' y en aura plus pour vous.

Franco savoura sa victoire, un petit rire sadique au coin des lèvres. Il ordonna de remettre les animaux en laisse, et de s’écarter un peu, pour permettre à la princesse de descendre. Ce n’est pas comme ça qu’on traite une dame, voyons, même une prisonnière.

Leila inspira profondément en fermant les yeux. Elle entendit les chiens qui recommencèrent à aboyer comme si un chat venait d’apparaître derrière les poubelles.

  Leila ? Viens ! Prends ma main ! dit une voix au-dessus d’elle.

Un chat qui parle ! Ou alors Dieu a envoyé un ange pensa-t-elle. Elle leva la tête et reconnut Thomas, accroupi, qui lui tendait la main. Elle s’empressa de la saisir et Thomas, bien accroché de l’autre côté au sommet du mur, la hissa sans trop d’effort. Leïla ne put s’empêcher, jeta un dernier regard en bas, et fit un grand bras d’honneur à Médor, Attila et leurs maîtres.

Ça leur a pas plu, ça non plus, et les jurons des punks ont couvert un instant les aboiements qui redoublèrent.

Puis elle se retourna, s’élança pour suivre Thomas, mais heurta violemment quelque chose, une paroi invisible qui, comme toujours, semblait la retenir prisonnière du côté sombre. Le choc fut tel qu’elle perdit l’équilibre et retomba en arrière, tandis que Thomas, dans un geste désespéré tenta de lui attraper la main. Leurs doigts se touchèrent, mais le sauvetage impossible n’eut pas lieu et Leïla entama une chute qui dura une éternité, sous les yeux surexcités des monstres en bas.

  Nooooon ! 

Leïla s’est réveillée en sursaut, en sueur, le cœur compressé dans un étau.

Encore ce cauchemar...

Encore ce putain de cauchemar !

 

 

Thomas, de son côté, venait d’entrer dans l’immeuble où habitait Leila, et grimpa quatre à quatre les marches qui le séparaient de son appartement. Il arriva essoufflé au cinquième étage, mais ne s’arrêta pas à la porte, pas cette fois-ci, comme toutes les autres où il avait fait demi-tour sans même oser frapper. Il avançait d’un pas décidé : l’objectif était clair, il fallait sauver la belle princesse des griffes acérées d’une sorcière hideuse, lui administrer l’antidote, et s’enfuir avec elle dans un pays lointain.

Il toqua et le silence fut sa seule réponse.

Après quelques instants dans le vide qui lui semblèrent une éternité, alors qu’il s’apprêtait à retenter sa chance, il entendit la voix lasse de Leila qui demanda :

  Qui est là ?

  Leila, c’est moi, c’est Thomas. Je veux te parler, ouvre-moi s’il te plaît.

  Voilà, voilà... J’arrive…

La porte s’entrebâilla : Leila avait le teint pâle des fantômes, ce qui ne fut pas sans lui rappeler la soirée sous la lune, deux jours plus tôt, et ça, c’était censé être un bon signe. Il ne put s’empêcher de jeter un œil à l’intérieur. Comme il s’y attendait, un désordre absolu régnait dans cet endroit qui aurait bien besoin d’un grand courant d’air frais. Vaisselle de plusieurs jours dans l’évier, cendriers pleins...

  Je vais partir, bientôt... Demain, en fait. Je voulais te le dire. On ne vit pas ici, on meurt à petit feu. Je sais qu’il y a autre chose et je vais le trouver. Viens avec moi.   

Thomas avait joué maintes fois cette scène dans son esprit, avait opté pour l’approche directe, tout dire d’un coup, en une longue expiration sans laisser de prise. Il avait imaginé mille sortes de refus immédiats. Pourtant, à sa grande surprise, Leila sembla vraiment hésitante. Elle jeta des regards autour d’elle, à la recherche d’une branche pour s’accrocher.

  C’est pas possible, Thomas, dit-elle en baissant les yeux. Pour moi c’est bien trop tard. Il y a comme… comme une cloche de verre qui refuse que je quitte cet endroit. Je le sais, c’est comme ça. Et les corbeaux sont là, qui volent autour...

  C’est pas trop tard…

  Les vautours aussi... je ne peux plus me battre, j’arrive pas à arrêter...

 

Thomas prit ses deux mains dans les siennes. Le contact la fit sursauter.

  Regarde-moi, Leila. C’est pas trop tard, c’est jamais trop tard. Tu commences aujourd’hui, je t’aiderais. On va partir, on va trouver du ciel bleu au-delà des nuages ! On marchera longtemps, tant que durera l’orage… Regarde-moi je te dis ! Je te promets qu’on sera toujours debout après… Les oiseaux se remettront à chanter, comme avant, comme quand le ciel était clair... C’est jamais trop tard !

  Je ne sais pas…

  Ne réfléchis pas ! Pense au ciel bleu là-bas, dit-il en tendant le bras vers l’horizon. Viens, c’est tout.

 Et il ajouta :

  Demain, nous partons, en insistant bien fort sur le « nous ». Retrouve-moi là-haut, où tu sais.

 

 Leila le regarda s’éloigner en silence. Un espoir impossible était né : elle avait trouvé une branche.


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