Chapitre 23 - Jean - Tanger


Les ombres danseront sous la lune endormie 

Quand nous célébrerons l’arrivée du printemps.

Les étoiles brilleront pour nos cœurs dans la nuit 

Pour qu’enfin nous trouvions le chemin du présent.



Déambuler dans les rues de Tanger faisait le plus grand bien à notre ami écrivain. Paradoxalement, il trouvait dans l’agitation de la foule colorée le repos de l’esprit qu’il était venu chercher, et puis l’inspiration, l’idée des choses pures, simples et authentiques, qu’il ne rencontrait plus que rarement chez lui. La France devenait ce musée où se pressent chaque année les touristes, venus du monde entier, pour visiter Montmartre, Pigalle et Notre Dame, enfin, ces vieux quartiers, dont on a tant vanté l’immuable beauté. Une beauté figée dans le siècle d’avant. « C’est un pays de cire, un grand musée Grévin, qui doucement se ferme et se cache dans l’ombre, d’un plus glorieux passé : la lumière du présent, chauffe un peu trop peut-être, et le risque est trop grand, de fondre en un instant... »

Jean s’était longtemps réfugié dans cette posture lui-même, se contentant d’égrener les secondes en pensant au passé, le nez dans les livres d’histoire ou du dix-neuvième siècle, imaginant que le futur lui ressemblerait sans doute, et considérant le présent difficile comme un simple épisode dont il suffisait d’attendre la fin en faisant le dos rond.

Tout ceci se trouvait loin derrière lui désormais, et il prenait conscience de respirer, chaque instant, de l’air dans les poumons, de l’oxygène pour son cerveau, de l’inspiration pour ses personnages.

À Tanger, Jean inspirait l’orient, comme on inhale des vapeurs d’eucalyptus au-dessus d’un bol, pour se soigner, et cela lui faisait un bien fou. Les parfums épicés des souks agités le remplissaient de joie, tout comme les discussions, disons, les interminables marchandages de politesse auxquels il se prêtait volontiers, pour acheter des babouches, des lampes, des colliers, comme pour remercier ses hôtes de l’accueillir ainsi à bras ouverts, en lui offrant le répit dont il avait besoin.

Assis tout simplement, à l’ombre d’un platane, à la terrasse d’un café, il reposait son esprit en imaginant la suite de son escapade. Il balançait délicieusement entre Fès et Essaouira : le dédale de ruelles dans la médina ou la magie quotidienne des couchers de soleil sur le vaste océan. S’il ne se connaissait pas, il hésiterait presque devant les charmes et la grandeur de la ville impériale...

Mais le soleil sur la mer !

Puis il pensa à Ban Bayan, devant le mont Sephar, à sa perplexité au moment où il découvrirait, au vertige de la révélation, au courage qu’il lui faudrait. Il n’y était pas encore, Astarük sentirait quand il serait prêt, mais l’instant approchait, où il devrait décider, au prochain carrefour, de suivre la promesse d’un chemin escarpé d’un côté, ou l’assurance de la longue plaine de l’autre.

Drôle de choix en vérité que l’alternative entre la vie et la mort. Mais Ban Bayan ferait le bon, il n’en doutait pas...

 

Il prit la direction du port, il voulait voir la mer, la sentir, et lui parler, peut-être, de la bouteille qu’il avait préparée... Lui confier son poème... Il espérait qu’un jour quelqu’un la trouverait, à l’autre bout du monde et sauverait de la prochaine tempête sa frêle embarcation de verre...

Il souriait par avance, de la surprise faite au destinataire : une bouteille à la mer, la promesse d’une carte au trésor, le début d’une aventure fabuleuse sur les sept mers du monde, la vie, la vraie, la quête qui donne du sens à tout le reste.

Au lieu de cela... Des mots simplement écrits, alignés avec application, sur un petit papier, un feuillet de son carnet de voyage.

 

S’il suffisait d’un souffle ?

D’une brise légère et douce, pour porter le papillon au-delà de ce que ses propres ailes eussent jamais pu l’emmener.

S’il suffisait d’une parole ? D’un seul mot qui résonne, comme on sème une graine... Ah, les beaux fruits que cela donnerait !

Il imaginait son poème devenir la carte au trésor d’un inconnu là-bas, et cette idée lui plaisait. Au fond, c’est tout ce à quoi il aspirait, qu’un jour ses vers aient un sens pour quelqu’un, quelqu’un d’autre que lui... Est-ce que cela marcherait ? Peut-être, oui, et peut-être ne le saurait-il jamais. Peu importait après tout, seul comptait d’avoir planté en ce jour, la meilleure de ses graines. D’avoir rendu à la vie ce qu’elle lui avait donné.

Une douce folie animait les quais : des bateaux de pêche sur le retour mettaient quelques-unes de leurs plus belles pièces aux enchères, et la compétition faisait rage. Un simple coup d’œil à la marchandise valait mieux qu’un prospectus ou qu’une longue explication. Jean, qui était parvenu à se frayer un chemin, non sans difficulté, jusqu’à l’étal de fortune des vendeurs du jour fut immédiatement captivé et s’était surpris à surenchérir avec passion. Il s’en était fallu de peu du reste, un éclair de lucidité au moment fatidique, qu’un magnifique saint-pierre, ne devienne son compagnon de voyage pour les deux heures qui allaient suivre... Jean inspira longuement, comme pour se souvenir, pour que ces instants restent à jamais gravés dans sa mémoire...

Il reprit sa promenade, vers le port de plaisance : il se sentait d’humeur à hisser la grand-voile, à embarquer sur le premier bateau en partance pour Essaouira.

Mais... À la réflexion, une galère ferait l’affaire. Un peu d’exercice physique lui ferait le plus grand bien... À moins que ce ne soit le fouet ? Il s’amusa un instant avec cette pensée, et s’imagina convié à une soirée mystérieuse dans les caves d’un château en Bourgogne. On y trouverait assez de place pour quelques invités débridés, assez de recoins aussi, pour la discrétion que d’aucuns préféreraient à l’orgie démoniaque devant les foudres ouverts d’où le vin coulerait à flots.

Odeur de cuirs anciens, des puissants tanins de la boisson divine vieillie en fûts de chêne, un fouet de justicier : une nuit de plaisirs inavouables dans laquelle il se plongerait à âme perdue...

Quelle merveille songea-t-il, que le cerveau humain, quand l’innocente évocation d’un objet anodin (encore que s’agissant d’un fouet...) se transforme soudain en un fantasme délirant l’espace d’une troublante fulgurance. Cette dernière idée le fit se demander s’il s’agissait vraiment d’un simple exercice de style ou l’expression des aspirations cachées et inassouvies de son moi profond. Ce qui commença sur le registre de la douce ironie le poursuivrait sans doute un long moment... Il y reviendrait plus tard... Mais donc, le fouet, avant cette petite parenthèse, représentait plutôt la nécessité de se faire violence pour avancer sur son projet de livre. La rêverie et la contemplation comme source d’inspiration montraient parfois leurs limites…

Il continua le long des entrepôts. Il voulait se rendre au bout du quai, voir la mer au loin, la Terre d’Espagne aussi, ressentir en lui-même l’appel du cap de Gibraltar, si proche qu’on se dit qu’on pourrait traverser à la nage, et en même temps si loin qu’on s’y noierait sans doute.

 

Homme libre...

 

Affairé sur sa petite embarcation, un vieux marin fraîchement rentré de sa sortie de pêche passait en revue l’état de ses filets. Son application et sa minutie, les mimiques de son visage rendaient le moment magnifique. En arrière-plan, le bleu azur du ciel sans limites dans lequel paissaient de paisibles moutons blancs, le bleu vert de la mer, procuraient au frêle esquif un éclat presque surnaturel.

Jean demeura un long moment à observer la beauté poétique de cette scène toute simple, à s’imprégner de la magie de l’instant.

Enfin il osa rompre le silence :

  Bonjour, monsieur. Puis-je vous interrompre ? Je vous prie de m’excuser, j’espère que je ne vous dérange pas trop.

  Inch'Allah mon ami, répondit le vieux pêcheur affichant un sourire d’une douceur sincère, qui illuminait un visage fier, buriné par le soleil et les embruns. Dieu le veut... alors... tu ne me déranges pas.

  Vous êtes aimable, merci. Je vous observe depuis un moment... Je vous vois passer en revue votre filet avec passion... Avec une telle douceur et en même temps, une telle détermination. Je voulais vous demander...

Un nouveau silence venu du ciel se posa avec grâce sur la mer émeraude, à côté du bateau : il ne pesait rien, et tous deux l’accueillirent comme un heureux présage. Jean dès cet instant, comprit que son projet irait loin.

  Oui, mon ami... tu voulais me demander ? finit par dire l’homme au sourire...

  Je voulais vous demander... si vous accepteriez... enfin, oui, si vous accepteriez de me prendre à votre bord, lors de votre prochaine sortie.

  Toi, tu peux pêcher ? demanda le marin sceptique. Sais-tu au moins manier les filets ?

  Non, j’avoue. Vous pourriez m’apprendre peut-être... C’est juste que... J’ai rendez-vous avec la mer.

Le vieil homme fit semblant de réfléchir, laissa planer le doute un instant, si bien que Jean se demanda finalement si c’était bien des façons, d’aborder des gens comme cela sans pudeur. Il commença à regretter d’avoir peut-être incommodé son interlocuteur, par tant d’indélicatesse.

  Si Dieu le veut... Nous partons ce soir à la tombée de la nuit et nous serons de retour à l’aube, peut-être plus tôt. Tu m’aideras pour remonter le filet... Moi j’ai eu rendez-vous avec la mer tous les jours depuis cinquante ans ! Je suis un vieil homme maintenant. Un assistant, c’est un cadeau du ciel...

  Ah, merci ! répondit Jean dont le visage s’illumina de soulagement. Merci mille fois. À ce soir alors !

  À ce soir... si Dieu le veut ! Si tu n’es pas là au couchant, je pars sans toi.

  À ce soir ! Merci encore ! dit Jean en s’éloignant avec entrain, levant la main en signe d’au revoir.

 

 Jean se réjouissait de voir son plan si parfaitement engagé, étonnamment facilement, et rentra à l’hôtel, sans plus de détours que les ruelles sinueuses de la vieille ville lui imposaient. Il prépara tranquillement son aventure nocturne, avant de s’offrir quelque repos bien mérité.


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