Chapitre 25 - Mickaël - L'envol du papillon


Il faut goûter la vie, ou sinon ne pas vivre.

Et puiser son envie dans tout ce qui enivre,

Ce qui fait oublier, un instant, toute une vie,

Qu’on pourrait tout gâcher en perdant l’appétit.



Mickaël attendait désormais le mardi soir avec impatience, il avait retrouvé sa bonne humeur permanente. Les contraintes qui rendaient son travail insupportable, la rudesse de l’hiver même n’exerçaient plus leur emprise sur lui : il volait littéralement, faisait preuve d’une ardeur nouvelle dans tout ce qu’il entreprenait, paraissait insouciant et léger. Il semblait atteint du syndrome de la douce folie, une maladie qu’il avait dû contracter au contact de son jeune chat fou.

Ces deux-là se lançaient dans des parties de cache-cache ponctuées de rires et de miaulements joyeux, ou de « un-deux-trois-soleil » dans lesquelles Pedro prenait des poses figées improbables. C’est à cette époque qu’il gagna les surnoms affectueux de « la marmotte », ou encore, « le crabe » à cause des postures qu’il prenait. Pedro était littéralement hilarant pendant les courses en diagonale qu’il entreprenait sans vous quitter des yeux !

Ce soir était le dernier rendez-vous de son abonnement de dix séances, et Mickaël voulait marquer le coup. Il avait beaucoup réfléchi aux sentiments qu’il éprouvait pour sa thérapeute, et après de longues hésitations, avait décidé qu’il avait le droit de l’inviter à sortir quelque part : être marié ne devait pas signifier perdre l’appétit.

  Annie… Ce soir, je vais rentrer tard, ne m’attend pas, annonça-t-il, d’une voix mal assurée.

  Ah bon ? Mais tu as bien ta séance de Jin Shin Jyutsu, non ?

  Oui, mais, après, je vais boire un verre avec un collègue. Ça fait longtemps que je n’ai pas refait le monde et là ça commence à se sentir, ça part carrément en vrille, mentit-il, cette fois sur un ton un peu plus crédible.

  Ah bon, d’accord, répondit Annie. Pedro et moi, on va regarder un film tous les deux alors… On mangera des glaces à la pistache et des courgettes, tant pis pour toi…

Mickaël, enragea pour le principe à cause de la glace à la pistache, mais, soulagé de n’avoir pas été démasqué, embrassa Annie sur le front et sortit commencer sa journée de travail.

Il ne la vit pas passer et l’attention qu’il portait à ses dossiers ne fut détournée que par son téléphone qui sonna à dix-sept heures pile pour l’avertir que sa soirée commençait. En chemin, il s’arrêta chez un fleuriste.

Il ressortit avec dans la main, sur son cœur, un grand bouquet de fleurs : leur parfum délicat suffisait à son bonheur. Il se réjouissait d’avance du moment où il les offrirait pour montrer son humeur.

Il monta quatre à quatre les marches de l’immeuble et fut bientôt sur le palier du cabinet. Il sonna et entra. La réceptionniste lui fit un grand sourire en le voyant et un signe d’approbation devant la magnifique composition florale qu’il amenait. Il la déposa sur l’un des sièges de l’accueil, puis, fidèle à ses habitudes désormais, alla se poster sur le seuil du salon, pour l’admirer exerçant son art avec son groupe. Dès qu’elle l’aperçut, son visage, jusqu’à présent concentré, se détendit en une mine réjouie. Au départ, elle n’avait rien voulu laisser paraître, mais tout le monde avait fini par remarquer l’attirance qu’elle éprouvait pour ce client qu’on s’accordait d’ailleurs à trouver charmant.

Lorsqu’ils se retrouvèrent, pour le soin, Mickaël, en lui offrant tendrement les fleurs qu’il avait cueillies pour elle dans son jardin, déclara avoir bien compris la leçon, mais qu’aujourd’hui, il préférait passer la séance dans le café en bas, pour parler de tout, de rien, de la vie, du destin, des chats et des étoiles. Ou de tout autre sujet qu’elle aimerait aborder, comme l’avenir par exemple. Il ajouta pour éviter tout malentendu qu’elle ne devait pas ignorer qu’il était marié à une femme formidable.

Contre toute attente, elle accepta son invitation. Elle lui dit qu’il devait avoir un bien magnifique jardin pour en extraire ce genre de fleurs éclatantes et qu’elle serait ravie d’avoir l’honneur de l’arpenter, un jour.

Il lui indiqua que son jardin rêvé se trouvait en Bretagne et qu’il serait heureux de l’y amener à l’occasion. Au bar, ils prirent chacun un verre de Chablis. Elle lui avoua, sur le ton de la confidence, que c’était son vin préféré et Mickaël lui répondit qu’il l’avait deviné, car c’était là son talent, peut-être le seul, de savoir accorder les vins aux humeurs des femmes.

  Vous vous dévaluez mon cher. Ne faites pas cela : les femmes n’aiment pas les hommes qui n’ont pas une bonne opinion d’eux-mêmes.

  Vous avez raison, je sais faire beaucoup d’autres choses en fait. Je fais assez bien les tableurs Excel par exemple…

  Ah, c’est intéressant. Et ça se mange ça ?

  Non, pas vraiment, avoua-t-il, songeur. C’est même plutôt indigeste… Mais puisqu’on en parle, n’êtes-vous point affamée ? 

  Si, je l’avoue… je crains que ces quelques cacahuètes ne soient pas suffisantes… surtout pour un homme fort comme vous…

  Ah, ah… très drôle, rigola Mickaël. C’est étrange, quand vous êtes comme cela, vous me rappelez l’espièglerie d’une autre femme que je connais bien.

  Et ça vous plaît ?

  Beaucoup ! C’est un jeu auquel on ne peut bien jouer, justement, que lorsqu’on connaît bien l’autre, et quand on se fait confiance… alors, oui, ça me plaît beaucoup…

 Puis, revenant à d’autres moutons :

  La « brasserie des petits hôtels » dans le Xe arrondissement, ça vous dit quelque chose ? J’adore cet endroit, j’y ai des souvenirs merveilleux. Je suis sûr que vous apprécierez !

  Ah, tiens, oui, répondit-elle, ça me parle en effet. Mais ça fait longtemps que je n’y suis pas allée. C’est parfait pour moi, allons-y !

Le trajet en taxi n’était qu’une excuse : Mickaël voulait créer les conditions d’un rapprochement.

L’air de rien, il posa sa main sur la sienne, puis sur la cuisse. Encouragé, il osa un baiser, du bout des lèvres d’abord, puis plus franc, un baiser amoureux. Elle en avait autant envie que lui, alors ils ne virent rien des lumières de la tour Eiffel, des Invalides ou du palais du Louvre, et quand ils arrivèrent, la course avait paru trop courte.

Mickaël sortit le premier, pour avoir l’occasion de faire preuve de galanterie et aida sa complice à descendre. Ils se tenaient par la main lorsqu’ils entrèrent dans le restaurant.

  Bonsoir fit Mickaël, d’un air joyeux, nous avons une réservation, au nom de John.

  Ah bon, tu as réservé ? lui dit-elle, étonnée.

  Ben, oui, je me doutais que tu accepterais mon invitation… surtout pour cet endroit.

  D’accord, je vois. Tu me prends pour une fille facile… Je suis très vexée…

  Oui, je comprends que tu puisses l’interpréter comme ça, répondit Mickaël. Ce n’est quand même pas ce que je pense ni ce que je voulais insinuer. Alors j’espère que tu accepteras mes excuses… les plus plates. Note bien, d’un autre côté, que si tu avais refusé, c’est moi qui me serais senti irrémédiablement vexé.

 Le garçon qui attendait poliment la fin de leur discussion les pria de bien vouloir le suivre. Il les installa à leur table habituelle et leur apporta deux coupes de champagne que Mickaël avait commandées discrètement.

 Il se saisit des deux coupes et en tendit une à son invitée :

  Je souhaitais te remercier, ma chérie.

  C’est gentil, ça… mais… me remercier de quoi ?

  De beaucoup de choses en vérité… De toutes ces années merveilleuses que nous avons passées ensemble, et de toutes les prochaines, dit-il soudain ému. Mais surtout, de ta curiosité, de ta patience, de m’avoir invitée dans ton cabinet. Enfin, sur ce dernier point, tu aurais quand même pu me dire qu’ils t’avaient engagée…

  Je ne voulais pas que tu viennes pour moi, parce que j’y travaillais, répondit Annie. Je voulais que tu viennes pour toi… et que tu aies envie de revenir, ou pas. Que ce soit une démarche vraiment personnelle…

  Comme tu vois, j’ai eu envie de revenir… Je crois bien que je t’aime. Et les soins me font du bien, je me sens mieux, détendu… Et toi… Tu sembles tellement épanouie, rayonnante quand tu pratiques le Tai Chi… ça m’a touché de te voir si belle, dans ton élément… Je me suis dit qu’on avait une chance formidable et que, oui, je devais faire quelque chose pour mon cas au lieu d’attendre et me plaindre de perdre mon sang. Comme si c’était l’heure de la rêvolution : de devenir berger, enfin de ma destinée.

Annie lui adressa un regard d’une douceur exquise, qu’elle doubla de ce geste qui le rendait plus fort, « je t’aime », en langage des signes. Il lui envoya le même message, le plus tendrement possible.

Ils passèrent un dîner merveilleux, dans ce petit restaurant qu’ils aimaient tant.

Ils parlèrent de leurs projets, de Pedro, de la fin de l’hiver, d’un plan pour qu’il ne revienne pas, qui, pour Mickaël, passait par un changement professionnel radical. Annie semblait d’accord, et ravie de constater que la pensée de Mickaël avait progressé de façon dynamique, vers un avenir clair, qui commandait également un certain nombre d’actions nettes dans le présent.

 

Décider de changer ne constituait que la première étape, la plus facile, de la métamorphose envisagée. La chenille allait se transformer en papillon et il était résolu à choisir les couleurs qu’il arborerait fièrement sur ses ailes. Il commença par le début : définir sa vision.

Comment se voyait-il dans cinq ans ?

Il se souvenait avoir répondu mécaniquement à plusieurs reprises à cette question, affichant les ambitions professionnelles d’usage, artifice nécessaire pour convaincre l’un ou l’autre des recruteurs qu’il avait trouvé sur sa route. Pour la première fois, il avait mis son cœur et son âme dans la réponse. Elle tenait en cinq points, qui résonnaient comme un programme politique qu’il prenait ici solennellement l’engagement d’appliquer de manière systématique, à la lumière desquels il éclairerait désormais son chemin :

  Je veux faire de ma vie le poème dont je suis le héros.

  Je veux créer ma propre société, car la liberté et l’exercice de mon libre arbitre sont les valeurs auxquelles je tiens le plus.

  Je veux travailler dans un endroit propice au repos pour vivre chaque jour comme un jour de vacances.

  Je veux écrire un livre pour trouver qui je suis vraiment.

  Je veux voyager, « plonger au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau » et continuer à m’enrichir émotionnellement.

 

Ils trinquèrent à l’entrée en politique de Mickaël, et promirent l’un et l’autre de ne jamais perdre l’appétit, quoi qu’il arrive.

 

 


Le poème dont vous êtes le héros est un roman auto-publié.

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