Chapitre 29 - Jean - Altaïr


Esprit, libère-toi de l’emprise du temps,

Accorde tes pensées toujours à l’infini.

N’accepte nulle limite à ton tempérament !

Remonte à la surface les trésors engloutis.



    Jean s’était assis au bureau de sa chambre, les yeux au loin, à travers la fenêtre. Les vagues sur la surface de la mer assuraient comme toujours le spectacle hypnotique qui avait conquis tant de marins depuis la nuit des temps et, une fois de plus, il se trouva lui aussi captif de leur mouvement à la régularité chaotique. Il se laissa bercer un long moment par le passage des ondes successives que l’univers imprimait avec constance sur cette immense toile mouvante.

    Les vagues formaient tour à tour des montagnes, de longues vallées éphémères, qui naissaient puis s’envolaient aussitôt. Elles jouaient, en accéléré, le cycle de la tectonique des plaques et de la lente érosion par les vents qui façonnaient le visage de la terre depuis les siècles. Les Alpes, l’Himalaya, sont apparues et disparues mille fois sous ses yeux. Il voyait des rivières courir le long des flancs des montagnes bleues, s’écouler dans les vallées rieuses, se tarir avec l’effondrement tragique de leur source, puis rejaillir au même endroit l’instant d’après, célébrant avec force l’extraordinaire cycle de la vie.

    Il pensa qu’il pourrait rester des siècles ainsi, bercé par les promesses de cette merveilleuse histoire sans fin. Toute l’incroyable beauté de la nature, l’abnégation sans faille de ses composants, résumée dans ce déplacement savamment orchestré et sans cesse répété.

    Les physiciens disent que le mouvement perpétuel n’existe pas, que c’est scientifiquement prouvé, que tôt ou tard, le Soleil lui-même s’éteindra, dans la plus grande et fabuleuse explosion qu’on n’ait jamais imaginée. Dans environ cinq milliards d’années, ce sera la fin.

  C’était malheureusement vrai et, d’un certain point de vue, relativement imparable. Il pensait néanmoins que cette démonstration un peu rapide manquait de la plus élémentaire humanité. C’était là la conclusion d’un esprit immortel lui-même, une sorte de robot, et il songeait que l’homme, en oubliant la finitude de son être, s’enfermait souvent dans un paradigme trompeur qui l’amenait parfois à de mauvais constats. Si tout est relatif, il doit en être de même de la notion d’éternité : l’homme ne paraît-il pas éternel au papillon qui s’épuise en trois jours, comme à nous ce qui nous dépasse et nous survit mille fois ? À l’échelle d’une vie d’homme, de nombreux processus irréversibles durent une éternité, et le cycle fascinant des marées en fait partie.

C’est ainsi qu’il fut poétiquement prouvé que le mouvement perpétuel existait.

  Il resta tout à sa contemplation jusqu’au moment où le soleil commença à afficher son intention d’aller éclairer ailleurs. Il devint évident que la lumière légèrement déclinante avait entamé sa lente transition vers le rouge : l’heure de son rendez-vous approchait.

    Tout était prêt : il n’eut qu’à se saisir de sa bouteille et sortit, marchant d’un pas décidé, sans s’arrêter, malgré les nombreuses sollicitations, afin de rejoindre le bout des quais où l’embarquement avait commencé. Il salua le capitaine de la main, et ce dernier lui répondit avec un sourire, qui disait combien il était heureux, et fier, pour une fois, de compter un deuxième membre dans son équipage.

    Il lui fit signe de saisir les quelques affaires qui attendaient sur les docks d’être transportées à bord, caisses en plastique, bonbonnes d’eau douce, huile pour les lampes ainsi qu’un petit panier de provisions. Lorsque ce fut fait, le vieux marin détacha les amarres d’un geste rapide et sûr, puis sauta à bord avec une agilité qui ne correspondait pas à son âge.

    Il s’installa à la barre, démarra, et le bateau quitta lentement le port sous les derniers feux rougeoyants du soleil couchant.

—  Où allons-nous ? demanda Jean.

—  Pas très loin là-bas, si Dieu veut. De l’autre côté de ce rocher.

Le geste qu’il fit pour accompagner ses paroles était si vague qu’il aurait pu tout aussi bien désigner un caillou de la côte espagnole, la Corse ou le Cap Spartel.

—  Il y a souvent de bons poissons ici. Ils ne se méfient pas, ajouta-t-il.

Jean n’était pas certain de savoir de quel rocher il était question, mais considéra qu’ils allaient bien quelque part et que finalement ce niveau de précision suffirait.

—  Je peux vous aider ? offrit-il.

—  Merci mon ami étranger... Pas pour l’instant, plus tard peut-être...

Jean goûtait le privilège unique de sa présence sur ce petit bateau de bois.

    Les premières étoiles avaient fait leur apparition, et de l’endroit où ils se trouvaient, l’influence polluante des lumières de la ville commençait à se dissiper, de sorte que les constellations de la Voie Lactée se révélaient progressivement. Hercule et Cassiopée bénissaient leur périple : Jean leur adressa un signe, secrètement destiné à un de ses amis imaginaires, qui de sa planète en orbite autour de Deneb la géante ou Vega la brillante, devait avoir entamé un voyage parallèle sur sa mer étoilée.

    Le fier navire continuait son chemin sans qu’aucun filet n’ait encore été jeté à l’eau. Jean ne souhaitait pas importuner le capitaine davantage et n’osait trop engager la conversation sur ce sujet. Il se sentait déjà tellement reconnaissant de pouvoir faire partie de cette expédition en mer, il ne voulait pas briser le charme en rompant le silence et la douce quiétude qui les entourait. Pour son hôte, sans doute une sortie comme les milliers d’autres qu’il avait dû effectuer, pour lui, une expérience unique dont il se souviendrait longtemps.

    Le vieux pilote bloqua la barre, afin que le bateau poursuive sa route, contre vent, vagues et courants, puis vint de lui-même s’asseoir à côté de Jean qui avait repris son observation des diamants du ciel.

—  Moi aussi j’ai mon étoile là-haut, commença le vieil homme…

Jean posa son regard sur son compagnon de pêche et lui répondit d’un sourire.

—  … Ma femme, continua-t-il, elle avait les plus beaux yeux sur terre. C’est comme ça que je l’ai reconnue. Maintenant, elle est partie... Elle est partie là-haut. Dieu l’a voulu ainsi.

Un silence, puis il reprit :

—  Regarde, c’est-elle, dit-il, pointant une lumière blanche, magnifique, dans la constellation de l’Aigle, que les amateurs de ciels étoilés appelaient Altaïr, mais qui, en réalité, se prénommait Aïcha, et qui à n’en pas douter, devait battre dans le cœur de nombreux hommes et femmes sous une multitude d’autres noms différents.

—  Elle est très belle, répondit Jean. Je comprends que vous l’ayez épousée. Mon étoile est là-bas vers l’horizon. On dirait la lumière d’un phare : elle s’appelle Sirius. Je l’ai choisie quand j’étais enfant, car c’est la plus brillante. La plus pure, pensais-je à l’époque. Je rêve qu’elle me parle quand je la vois briller. Votre femme vous parle, à vous aussi ?

—  Toutes les nuits mon ami... Toutes les nuits.

    Ils restèrent tous deux quelques instants, complices dans leur silence, accoudés à la balustrade du bateau, communiquant chacun en pensée avec leur étoile au loin.

 

—  Je me demande pourquoi tu es là, lui dit soudain le vieux marin sans ambages. Tu ne connais rien de la mer.

Puis comme pour prévenir toute possibilité de mauvaise interprétation de ses propos, il ajouta, délicatement :

—  Je ne te reproche pas, je le savais en te voyant ce matin, mais, maintenant que tu es à bord, ça me plairait de comprendre ce que tu cherches...

    La bienveillance de son interlocuteur plaçait la discussion sur le plan qu’il appréciait le plus. Aucune séduction nécessaire, aucun jugement à craindre, un échange franc et sincère entre deux âmes. Est-ce qu’il cherche quelque chose... ?

    Non... Et oui. Enfin, je crois que j’ambitionne de vivre, c’est tout. Alors, cela signifie probablement que je cherche des émotions. Du nouveau, en tout cas. Je veux être libre, maître de mon destin, décider. Mais comment décider si je ne sais pas...

    Le vieil homme accueillait cette conversation avec la bonté des sages. Lui qui avait sans doute si souvent pris la mer avec son bateau blanc, peut-être tous les jours pêché avec reconnaissance, répété à l’infini les mêmes gestes simples et délicats, jeté ses filets, remonté ses filets, détaché les poissons, écaillé, vidé, vendu... Lui que le destin avait placé sur le chemin de Jean pour lui faire comprendre de façon définitive ce qu’il n’avait qu’éventuellement soupçonné… Que le voyage intérieur est celui seul qui compte.

—  Tu as dit tout à l’heure que tu avais rendez-vous avec la mer... reprit le vieux pêcheur en plongeant ses yeux vifs dans ceux de son passager.

—  Oui... j’ai dit ça... j’ai écrit un poème que je n’ai pas envie de publier. Je l’ai copié sur ce petit bout de papier et enfermé dans cette bouteille. Je veux la jeter à la mer, que quelqu’un peut-être le trouve un jour, le lise, enveloppé de toute l’énergie positive de notre rencontre. C’est une façon de contribuer au monde. Comme si je semais une graine, qui germerait peut-être.

—  Aïcha, ma bien-aimée, disait souvent que la poésie rendait les hommes meilleurs. Je crois que c’est vrai... Ce poème, tu peux me le dire ?

Jean fut surpris, mais heureux de la tournure de cette rencontre. Il accepta immédiatement, sans laisser de voix au chapitre à son éternelle pudeur.

—  Avec plaisir... 

    Le vieux marin alla couper le moteur, et le bateau lentement perdit de son entrain, se contentant bientôt de se laisser porter, et doucement bercer par le rythme des flots.

   Jean leva les yeux vers l’horizon : il cherchait son étoile pour rassembler son courage, et quand il l’eut trouvée, commença à réciter lentement son poème. L’émotion le gagnait. Il se rendit compte qu’il ne s’était jamais livré à un tel exercice : mettre son cœur ainsi à nu dans la douceur d’une nuit d’été, avec comme spectateurs, la plus digne des assemblées.

    À la fin du poème, le silence s’installa à nouveau sur le bateau. Quand Jean se retourna, il croisa le regard de son metteur en scène, qui souriait, ému aussi, par la magie d’un instant partagé simplement.

—  Vois mon ami... Tu cherches les émotions... Ne cherche pas trop loin : ce que tu as en toi est la plus grande richesse...

    Jean se contenta de sourire, mais cette phrase sibylline se frayait déjà un chemin parmi ses certitudes et ce voyage sur la mer resterait à jamais gravé dans sa mémoire. Le vieil homme indiqua à Jean que le lieu était idéal, qu’à l’endroit où ils se trouvaient, les courants emporteraient d’abord la bouteille dans l’océan Atlantique et qu’ensuite... tout pouvait arriver : le poème pouvait tout aussi bien dériver vers l’Amérique que revenir sur les côtes d’Afrique, terminer sa course en Asie ou errer à l’infini.

—  Alors ce sera ici... Je me rends compte maintenant que je ne vous ai pas dit... Je vous ai lu mon poème, vous me connaissez mieux que des gens que je croise tous les jours, et je ne me suis même pas présenté : je m’appelle Jean. Je n’oublierai jamais cet instant.

—  C’est sans doute à moi de te faire mes excuses d’avoir été si impoli et indiscret... J’ai écouté ton poème sans m’annoncer moi-même. Je suis Ahlam, Ben Ali Ben Bayan. Nos chemins ne se sont pas croisés par hasard...

—  Enchanté, Ahlam, merci pour tout...

Puis ce fut le moment, de confier le poème à l’humeur des vagues. « Inch'Allah », dit Jean en lâchant sa bouteille, s’adressant à la mer devenue son complice.

 

    Jean et Ahlam partagèrent un repas frugal et mémorable concocté avec les provisions du panier en osier.

Le bateau fit demi-tour, pour rentrer au port tout illuminé des lumières de la nuit. À Jean qui se demandait pourquoi on ne partait pas jeter quelque filet, là-bas derrière le rocher, Ahlam répondit sobrement qu’il ne pêchait jamais le lundi...    

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