Chapitre 30 - Mickaël - Vertiges


Le monde a bien changé : les oiseaux le cœur lourd

Ont fui le vent mauvais. Il ne fallait qu’un souffle...

Moi, je n’ai vu passer, le temps qui s’écoulait.

Je n’ai aucun remords : plongé au fond du gouffre,

La nuit comme le jour, je cherchais un trésor…



Mickaël en avait encore le vertige. Finalement, c’était peut-être vrai : rien n’est jamais fini avant la fin. Quand Annie lui en avait parlé, il avait d’abord prêté l’oreille poliment sans réellement comprendre, ni où elle voulait en venir ni la nature de son entrain.

Il l’avait écoutée s’enthousiasmer sur une émission sur la GPA, la gestation pour autrui. Elle semblait littéralement nager dans le bonheur, comme si elle venait de retrouver une part d’elle-même qu’on lui avait enlevée il y a fort longtemps, au point qu’elle avait fini par l’oublier.

Mickaël se sentait toujours un peu étranger à cette histoire : il avait l’impression qu’on lui contait l’expédition d’un photographe parti faire un reportage dans la savane africaine, et dont les longues semaines d’attentes tapi dans l’ombre, se virent enfin récompensées par le passage devant sa caméra d’une famille de léopards qu’il était venu filmer... Les bébés qui jouent comme des chats, les parents qui les surveillent, les mordillent aussi, les grondent quand ils font des bêtises, les ramènent par la peau du cou s’ils s’aventurent trop loin… puis s’en vont chasser des buffles dans les hautes herbes jaunies sous un soleil de plomb. Une rencontre ineffable et grandiose, une formidable expédition que vivait quelqu’un d’autre, et qui n’était pas pour lui.

Car pour une raison inconnue, ou au moins inconsciente, les trois lettres de GPA lui semblaient un domaine réservé à quelques explorateurs des chemins de traverse légèrement hors-la-loi et il n’avait jamais pensé rejoindre leur cercle restreint un jour. Mickaël avait classé cette solution dans la catégorie illégale, sans vraiment y réfléchir, par simple devoir citoyen puisque la France, son beau et grand pays, non seulement l’interdisait officiellement, mais en plus la condamnait fermement.

Il comprenait qu’il avait marché sur le chemin de l’adoption tel un cheval docile qu’on amène dans son champ brouter des pissenlits. Il avait accepté sans trop broncher d’enfiler les œillères qui l’avaient empêché de regarder sur les bords de la route et de s’enfuir sur des sentiers autrement plus fleuris. Il mesurait maintenant à quel point il était ignorant sur le sujet et tout le temps perdu… Ça lui apprendra à se prendre pour un mouton !

Le reportage qu’Annie avait vu filmait des parents français qui s’étaient lancés dans la grande aventure de la GPA avec une mère porteuse américaine. L’entreprise semblait tout à la fois émotionnellement difficile et merveilleuse, avec au bout, la plus belle des récompenses. Il fallait reconnaître que c’était tentant. 

Il se demanda ce qui retenait la France à ce point de s’engager dans cette voie. Il ne voyait guère, il fallait bien l’avouer, le mal dont son pays avait voulu le préserver.

Pour alimenter son débat personnel, il essaya d’imaginer un jury objectif devant répondre à quelques questions à la fois simples et essentielles : dans un premier temps, puisqu’on évoluait dans un pays de tradition catholique, et puisqu’on avait la preuve formelle qu’Il existait peut-être, il s’agirait de se demander si c’était bien normal d’oser contrecarrer les plans du Créateur avec un tel projet.

Ensuite, il fallait trancher le problème de l’exploitation du corps humain : un tel acte sous-entendait qu’une femme mette son corps au service des desseins de tiers. Dans quelles conditions l’estimerait-on libre de le faire de façon digne, sans risquer que la nature perverse de l’homme ne tente de profiter de son innocence pour transformer ces actes d’amour exceptionnels en un vulgaire commerce de melons ? Et que dire de ces parents sans scrupules qui partiraient faire leur marché en sélectionnant le fruit qui leur plairait le mieux, celui avec les yeux verts ?

Pour finir, on devrait bien sûr prendre en compte le sort des enfants. Tous ces enfants malheureux, risquant la névrose, que l’on traumatise dès leur arrivée dans ce monde en les séparant de leur mère de naissance. Ces enfants qui, dans leur quête d’identité, ne comprendront ni d’où ils viennent ni pourquoi ils ont été achetés sur un étal, qui crouleront encore peut-être, sous le poids insupportable de la responsabilité du bonheur de leurs parents...

Le procureur conclurait que toutes ces mères, tous ces enfants, ne sont tristes qu’à cause de l’égoïsme de parents inconséquents, comme cet homme qui se tient devant eux, un certain Mickaël : un citoyen sans histoires, devenu un jour l’instrument d’un hideux personnage rouge avec des cornes que vous connaissez bien, qui prouve une fois de plus son habilité à manipuler les faiblesses humaines pour aller à l’encontre de la nature pourtant si parfaitement façonnée par son ennemi juré.

Il demanderait qu’il plût à la cour et au jury de reconnaître Mickaël coupable d’idées subversives qu’il valait mieux tuer dans l’œuf avant que leur dangerosité contagieuse ne se répande sur l’ensemble de la population. Qu’à ce sujet, afin d’éviter tout problème, une simple quarantaine en prison ne s’avérerait sans doute pas suffisante et qu’il était probablement préférable de restaurer la peine de mort, la tradition séculaire des bûchers et l’ordre des chevaliers de la sainte inquisition afin de traquer ses éventuels disciples avant qu’il ne soit trop tard.

  Mickaël, tu es toujours là ? demanda Annie, rayonnante.

  Euh... Oui, pardon. Je suis toujours là. Je me suis un peu perdu dans mes pensées, j’avoue : je m’imaginais sur le banc des accusés après avoir tenté l’aventure de la GPA. J’étais en assez mauvaise posture je dois dire…

  Ah, vraiment ? Et alors, quels étaient les chefs d’accusation ?

Annie avait eu plus de temps pour se préparer et considérait les choses avec un recul étonnant. Elle pensait que le regard des Français était sur le point de changer. Elle non plus ne voulait pas faire cette démarche dans un pays où la question de l’exploitation des mères porteuses se posait encore. Elle se disait que les États-Unis constituaient le meilleur choix.

  Mais, dit Mickaël, tout de même, il y a cette contrepartie financière : n’est-ce pas vrai que l’on achète un enfant ?

  Bien sûr qu’il y a une contrepartie, répondit Annie. Ces femmes acceptent de porter le bébé d’un autre couple pendant neuf mois ! Neuf mois, tu te rends compte ? Je ne crois pas qu’on achète l’enfant, non. Mais oui, on compense la mère porteuse, un peu, pour un don de soi, une action qui n’a pas de prix. Quelle incroyable générosité !

  Là, je dois dire que je suis entièrement d’accord. La contrepartie financière compte, mais, dans un pays développé, je ne vois pas non plus comment cela pourrait suffire à expliquer un tel engagement. Passons au point suivant alors : tout à l’heure, le procureur a parlé de transgresser les lois de Dieu. Imaginons qu’Il existe… Tu crois qu’Il approuverait ?

  Tiens, tu t’es converti ?

  Non pas vraiment, dit Mickaël, mais j’essaie d’entrer en empathie avec certains de nos compatriotes qui doivent se demander…

  Sur ce sujet, désolé, je ne peux rien pour toi, avoua Annie. C’est à toi de te mettre en règle avec tes croyances. J’ai peur que la réponse soit toute personnelle…

  OK… Mais tu sais que tout le monde n’arrivera pas à la même conclusion que nous sur ce point-là. Et, aussi, continua Mickaël, les risques psychologiques pour l’enfant, tu y as pensé ? S’il ne comprenait pas notre démarche, plus tard ? Si pour lui, tout ça se transformait en fardeau ?

  Franchement… Je crois que tout cela est une question de point de vue : ça va dépendre du filtre avec lequel nous regardons les choses, de la façon dont on lui expliquera, et à la fin, ça dépendra surtout du cœur.

Annie argumenta qu’elle préférait voir tout cela sous l’angle d’une merveilleuse aventure humaine et considérer que plutôt qu’une source intarissable de névroses pour le nouveau-né, les circonstances extraordinaires de sa naissance constituaient une opportunité. Bien des enfants, nés selon les règles énoncées par la nature, se retrouvaient lestés du poids des non-dits de leur famille par exemple. Eh bien, on dirait tout, leur enfant saurait tout de l’épopée fantastique qui aura conduit à sa naissance…

Le procureur général n’avait plus de question, alors ils décidèrent de clôturer la session et de célébrer le début de leur nouveau projet par une part du meilleur tiramisu de Paris et une coupe de champagne. 

 

  J’ai toujours rêvé d’aller à San Francisco ! dit Mickaël en levant son verre.


Le poème dont vous êtes le héros est un roman auto-publié.

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