Chapitre 32 - Thomas - La carte au trésor


C’est écrit sur un mur,

C’est un cri silencieux.

L’histoire de deux cœurs purs

Qui firent le même vœu...    



Encore un matin avec la tête de travers.

Et si Thomas n’était pas un oiseau finalement, s’il avait fait une chute de trois cents mètres, qui se serait terminée le crâne sur le pavé, il se trouverait sans doute dans le même état. Il était peut-être mort alors. En tout cas, il reprenait une forme de conscience dans ce qui, dans sa vie d’avant, aurait ressemblé à s’y méprendre à une chambre d’hôtel. Par ailleurs, à en juger par la mine défaite du deuxième lit de la pièce, il semblait avoir partagé la première nuit de sa mort, quelle qu’en ait été la durée, avec quelqu’un d’autre...

Quelqu’un qui était manifestement parvenu à quitter cet endroit.

Sur la table de nuit, entre les deux lits, il trouva un billet, plié en quatre, sur lequel on avait griffonné un seul mot :

 

Rêvolucion !

 

C’était l’écriture de Leila. Il ne pouvait pas avoir tout fantasmé... La mémoire lui revenait doucement. Il se demanda avec un large sourire intérieur s’il devait ranger dans le délire ou la réalité, la partie où Leila et lui avaient survolé le Trocadéro, côte à côte, les loopings, la poursuite folle jusqu’à l’Arc de Triomphe où ils s’étaient posés...

À travers le coton de son esprit, il perçut des pas, feutrés, dans le couloir, puis le bip qui signale l’ouverture de la porte. Le visage de Leila, lumineux cette fois, apparut : le soleil resplendissant dehors ferait pâle figure devant ce qu’il voyait. Incroyable changement. Quand hier encore, sa douce aimée semblait engluée dans une torpeur tragique, après avoir choisi la mauvaise coupe de vin. Et aujourd’hui, l’enfer, vaincu, n’existe plus...

  Ah, tu es réveillé, fit Leila qui entra et s’approcha du lit en souriant.

  Oui et je ne sais pas comment tu fais pour être déjà debout, mais moi, j’ai besoin de trois grammes d’aspirine, je crois...

  Ah, c’est dur, j’espère que ça va aller. Tu vas pouvoir prendre l’avion quand même et lancer la rêvolution ? lui fit Leila un brin moqueuse.

  Si seniora... yé crois qué cé possibilo, répliqua-t-il d’un air complice, usant de son meilleur accent espagnol. J’aime assez cette couleur guevariste que tu donnes à notre mouvement naissant...

  Ça m’est venu comme ça, Ernest... Désolé ! dit-elle en riant, j’ai vu ton passeport : je connais au moins un de tes secrets inavouables maintenant...

  Comme mon deuxième prénom, par exemple... Tu sais que beaucoup sont morts foudroyés après une telle audace...

  On ira peut-être en Amérique du Sud après...

  Après quoi ?

  Après où tu veux dire ! J’ai pris deux allers simples pour Singapour... c’est assez loin et on n’a pas besoin de visas. Je crois…

Alors ce fut Singapour.

Ils furent étonnés de la facilité avec laquelle ils se fondirent parmi la population. Thomas fut engagé comme reporter dans une association, l’Alliance française à Singapour, et écrivait des articles sur l’intégration de la communauté française dans son pays d’accueil.

 

Leila avait trouvé un job dans un salon de coiffure de Little India. Tout le monde se demandait encore comment, mais elle avait fini par obtenir un permis de travail. On la voyait souvent, sur le pas de la porte, fumer une cigarette, qu’il fasse grand soleil ou qu’il pleuve à grosses gouttes debout, à l’abri de son petit auvent où il était simplement écrit, en lettres blanches sur tissu noir « Hair Care - French Manucure ». Ce dernier se révélait une protection dérisoire en cas de fortes précipitations, comme c’est souvent le cas ici, mais Leila s’en moquait.

À ceux qui lui demandaient, elle rétorquait qu’elle aimait bien quand il pleuvait, que c’était même sans doute les jours de pluie qu’elle préférait. Difficile à expliquer au premier venu, mais à Thomas elle pouvait. Elle s’était rêvoltée, mais demeurait fragile : elle se sentait vivante quand la tristesse du ciel la criblait de ses chaudes larmes, elle avait l’impression d’appartenir à l’univers, de partager quelque chose de plus grand qu’elle.

Elle avait encore un peu de chemin à faire pour ressentir la même chose les jours de plein soleil, mais elle n’avait plus peur désormais.

Thomas continuait à jouer son rôle de Che, et essayait de la faire rire. Il visait son cœur en la traitant de Bretonne, puisqu’elle aimait la pluie, un vrai compliment déguisé, bien sûr, et qui dans ses bons jours, parvenait à arracher le début d’un sourire à sa belle. Cela prenait souvent du temps, mais en général, il ne s’arrêtait pas là, il essayait de pousser son avantage au maximum, lui parlait alors de Brest, du soleil couchant sur Ouessant.

Il lui disait qu’il ne connaissait pas de plus merveilleux spectacle au monde que les ruines de l’abbaye saint Matthieu en daguerréotypes pendant les longues soirées d’été : ce moment où, le regard porté vers l’ouest, dans un parfait contre-jour, les ogives des fenêtres de l’église sans toit se mettaient à rougeoyer de mille feux entre les pierres noires, tandis que le phare de la pointe commençait à projeter vers l’inconnu son rayon lumineux qui guidait les marins perdus. Il l’emmènerait là-bas, si elle le voulait, et dans tellement d’autres endroits, qu’elle adorerait, il en était certain.

Lorsqu’il lui dit qu’il était sûr désormais, il en avait eu la révélation à l’instant, que ses ancêtres bretons n’avaient érigé toutes ces pierres colossales, menhirs, dolmens, que pour paver leur chemin vers le bout du monde, il se souvenait qu’elle avait même ri franchement. Puis elle le mit en garde, car la flatterie, malheureusement, ne le mènerait nulle part, et retourna dans son salon, car elle avait beaucoup de travail...

Les premières fois, Thomas s’était retrouvé bête, sur le seuil de l’échoppe, hésitant entre deux sentiments : ne rien précipiter, brusquer qui risquerait de briser le fil ténu tissé entre eux, ne sachant trop comment interpréter cette attitude... Les femmes, vraiment...

De son côté, Leila s’amusait et commençait à se demander si son preux chevalier romantique réussirait à franchir le pas tout seul ou s’il faudrait l’aider... Les hommes, vraiment...

Le dimanche suivant, peut-être ? Thomas avait invité Leila pour un pique-nique sur East Coast, avec vue sur les bateaux à l’ancre.

En s’approchant de la plage, le regard de Thomas fut attiré par un reflet : un petit navire de verre flottait à la surface, poussé par la marée vers le rivage où ils se trouvaient.

Thomas songea à un détritus de plus, la bouteille vide qu’un homme saoul et triste avait dû laisser tomber de la balustrade d’un pont — en espérant qu’il n’ait pas suivi.

L’esquif de verre s’échoua sur la plage, juste à ses pieds et il le ramassa pour le jeter dans un endroit plus approprié afin qu’il puisse réintégrer la longue chaîne du recyclage.

C’est Leila qui remarqua le petit papier enroulé à l’intérieur, sans doute une carte indiquant l’emplacement d’un fabuleux trésor ? Récupérer la feuille s’était avéré une réelle mise à l’épreuve pour la patience légendaire de Thomas. Il avait même fini par envisager de fracasser la bouteille contre le premier rocher, mais s’était retenu in extremis, car cette solution comportait son lot de contradictions avec ses idéaux écologiques.

Il parvint finalement à coincer le cylindre en papier contre le goulot puis à le faire glisser au moyen d’une tige de feuilles de palmier.

C’était un poème ! Écrit en français !

Il lança un regard à Leila, pour s’assurer qu’elle écoutait, puis le lut à haute voix :

 

Les grandes découvertes

 

J’ai enfermé un rêve, dans une bouteille en verre :

Perché sur un rocher, je regardais la mer.

Promesse d’une nouveauté sans cesse renouvelée,

Elle m’offrait sans pudeur sa belle immensité.

 

J’enviais les marins, tous ceux qui affrontèrent

Les vagues déchaînées, ceux qui ont découvert,

Ces merveilles que d’autres, n’ont fait qu’imaginer.

Que reste-t-il, encore ? Tout a été trouvé.

 

Fallait-il être amer, maudire de longues heures

Une funeste étoile qui voulut que naquisse,

Quelques siècles trop tard, un fier explorateur ?

 

J’ai libéré mon rêve, je voudrais qu’il fleurisse.

Je connais maintenant un champ plein de bonheur,

J’ai fait une découverte en retrouvant mon cœur.

 

Il s’agissait bien d’une carte, vers un trésor bien enfoui, mais qui ne demandait qu’à voir le jour.

La lecture de ce petit texte émut Thomas aux larmes, et Leila, qui avait tout compris, s’approcha de lui doucement. Ce fut elle qui franchit le seuil et ils s’embrassèrent longuement. Ils profitèrent de ce moment jusqu’aux derniers rayons du soleil.

 

Il avait répondu être, lui aussi, être avec, plus précisément, il voulait partager le reste de sa vie avec Leila, son étoile filante qui avait fini de filer et de se dérober, qu’il regardait maintenant s’épanouir de jour en jour.

Elle, enfin heureuse, et libérée des chaînes qui l’entravaient, avait définitivement quitté les abîmes noirs de l’océan pour s’élever à la surface. Elle connaissait le monde, ses bas-fonds les plus sombres d’où elle avait bien failli ne jamais ressortir, et elle avait compris désormais que le ciel, que la terre, existaient et offraient à qui savait les cueillir les fruits sucrés d’un avenir merveilleux.

 

Thomas avait fait sa demande, et elle avait dit oui.

Jamais elle n’aurait cru qu’elle avait droit à ça, qu’elle pouvait avancer dans la vie avec les armes rangées, abandonner l’état d’alerte permanent, le temps d’une grande balade sur un long chemin lumineux, peint par son amoureux, aux couleurs flamboyantes, aux couleurs de l’amour !

 


Le poème dont vous êtes le héros est un roman auto-publié.

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