Chapitre 33 - Mickaël - San Francisco


Puis j’ai levé les yeux, il a suffi d’un souffle !

Mon âme s’est envolée… Je me sentais plus fort,

Accroché pour toujours au cœur de mon amour...

Depuis lors, tous les deux, bien au-delà du gouffre

Nous espérions trouver un fabuleux trésor.



La baie de San Francisco les attendait, au beau milieu de l’été. Ils avaient pu fixer, depuis Paris, un certain nombre de rendez-vous avec des cliniques de fertilité et des agences qui se proposaient de les mettre en relation avec une mère porteuse : ils s’envolèrent pour la ville des hippies le cœur rempli d’espoir.

L’arrivée sur le sol américain s’avéra moins tranquille que prévu. Si Mickaël et Annie s’étaient réincarnés en condors l’espace de douze petites heures, ce n’était pas le cas de leurs valises qui avaient sans doute eu peur du vide, et avaient choisi de rester en France. Mickaël dut parlementer longuement pour comprendre ce qui leur était arrivé et les convaincre de prendre le prochain avion le lendemain pour les rejoindre.

Ce petit acte de rébellion inattendu eut pour conséquence de leur faire découvrir la « Ville sur la Baie » sous un angle qu’il n’avait pas envisagé en préparant leur voyage et les conduisit, le premier jour, à chercher à visiter quelques centres commerciaux pour trouver le minimum nécessaire pour se sentir frais.

Ils avaient choisi les endroits où ils devaient se rendre en discutant avec le réceptionniste de l’hôtel sur une carte, plane, dont ils ne se sont pas méfiés. Si l’on en croyait ladite carte, la première étape de leur mission se situait à environ cinq cents mètres dont ils ne feraient qu’une bouchée. C’était sans compter sur le relief farceur de la ville.

  Penses-tu que ce soit normal, interrogea Mickaël, de se retrouver à monter une pente de quatre-vingt-dix degrés ? Ou serions-nous subitement redevenus les jouets de la fortune ?

  Ah, Roméo, répondit Annie : je soupçonne qu’une entité obscure nous a encore tendu un piège machiavélique. Elle déforme la chaussée sous nos pas pour nous empêcher d’acheter des sous-vêtements !

  Cela ne m’étonnerait guère, reprit Mickaël d’un air soucieux : d’abord, nos valises se font soudoyer, puis maintenant les routes se transforment en murs d’escalade. Au lieu d’un caleçon, je crois que je vais opter pour des cordes et des mousquetons… Tout ceci est bien étrange. Personne ne savait qu’on venait... Il y a peut-être des fuites à la CIA.

  Pourtant aucune surprise : c’est bien toi qui me disais l’autre jour que les Américains choisissent presque toujours la ligne droite pour relier deux points, non ? C’est un mode de vie on dirait, et le plan des rues de cette ville n’est finalement que l’illustration de cet état d’esprit : quand on peut aller tout droit, ça ne sert à rien de faire des ronds !

  Ah, tiens oui, acquiesça Mickaël amusé. Je n’avais pas fait le rapprochement, mais c’est exactement ça. J’oublie la CIA alors. Mais on devrait peut-être proposer à un américain de devenir directeur général du Tour de France : l’étape de l’Alpe d’Huez serait sans doute plus marrante !

Après l’ascension, Annie et Mickaël eurent à gérer la descente vers le centre commercial qu’on leur avait indiqué. Il fallait faire attention à ne pas glisser au risque de se retrouver plusieurs mètres plus bas au fond de la vallée…

Ils finirent par trouver le bâtiment et les accessoires qu’ils cherchaient puis rentrèrent à l’hôtel pour se reposer et préparer au mieux la journée du lendemain.

 

Car le lendemain tôt, un premier rendez-vous les mena dans une agence à Danville, au pied du mont Diablo. Mickaël nota la coïncidence et se souvint d’un certain procès imaginaire sur le canal Saint Martin. Il se demanda si le petit bonhomme rouge opérait effectivement dans le coin, mais il garda cette réflexion pour lui. Il flottait dans l’air comme une légère odeur de blasphème et il éprouvait quelques difficultés à sauver son âme. Pour parer à toute éventualité, il passa en revue ses armes d’autodéfense. Il avait l’intime conviction qu’un enfant pouvait être parfaitement heureux dans les bras aimants d’un couple homosexuel, tout comme parfaitement triste dans les pieds d’un couple hétérosexuel peu intéressé par l’exercice de la parentalité. Il vaudra toujours mieux un enfant désiré qu’un accident, non ? Décidément, il ne comprenait pas vraiment pourquoi vouloir accueillir un enfant et l’aimer pouvait constituer un projet contre nature.

Mais ce n’était pas lui qu’il fallait convaincre.

Le rendez-vous en lui-même s’avéra un peu décevant, car il ne leur apprit rien de bien nouveau, et sembla une répétition en face à face d’une discussion qu’ils avaient déjà eue via internet.

En ressortant, Mickaël indiqua qu’il n’aurait jamais cru que choisir un melon prendrait tant de temps. Annie lui lança son regard noir, on n’en était qu’au début ! Puis elle comprit qu’il ne s’agissait pas d’une blague de mauvais goût, mais d’un signal annonçant la reprise de son dilemme intérieur.

  Excuse-moi, dit-elle avec douceur, je n’avais pas suivi le cours de tes pensées... Tu y songes encore ?

  Oui, avoua Mickaël. Je suis à la fois déterminé et à la fois toujours choqué de la façon dont certaines personnes considèrent notre démarche. C’est plus fort que moi, je n’aime pas l’idée de faire quelque chose qui peut susciter une incompréhension telle qu’elle se transforme en haine. J’ai lu sur des choses affreuses sur certains blogs…

  Mon chéri, depuis quand le regard des autres t’atteint-il à ce point ?

  Non, non… Je m’exprime mal, se défendit Mickaël : je ne parle pas du regard des autres... Là, je parle de la peur et de la haine qu’éprouveront les autres. Pour nous, ce n’est pas si grave : nous n’en aurons que faire, car nous sommes des anges... Des êtres qu’indiffèrent les souffrances éphémères... Mais pour notre enfant ?

  Ah... alors si c’est pour notre enfant que tu t’inquiètes, c’est autre chose. Je crois que là encore, il faut adopter la règle numéro un : il faut vivre le présent... étape par étape…

  Je sais… tu me le dis tout le temps…

  Oui, et avec les enfants aussi, c’est toujours dans le présent que ça se passe : il ne faut pas que tu essaies de tracer de chemin. En tant que parent, tu ne devras simplement jamais rien projeter sur ton enfant, ni tes ambitions inabouties, ni tes peurs, ni quoi que ce soit d’autre. Il ne faut surtout pas le sous-estimer, il lui faut juste un cadre, et des moyens d’obtenir les clés pour ouvrir les portes. Avec ça, il fera ses choix. La vie de notre enfant sera aussi... le poème dont il est le héros. Et ce sera parfait !

Mickaël apprécia la référence et le bon sens dont Annie venait de faire preuve, à nouveau. Il se demanda comment elle faisait pour garder le cap, toujours. Elle répondit qu’en y réfléchissant, elle aussi choisissait le plus souvent la ligne droite de préférence à un long détour, qu’elle était peut-être un peu américaine alors. En menant le raisonnement jusqu’au bout, il n’était pas exclu qu’un hamburger au déjeuner fasse l’affaire.

Mickaël comprit le message subliminal et concéda que comparé au péché originel qu’ils s’apprêtaient à commettre, fêter le début officiel de leur aventure en commandant deux gros hamburgers ne constituerait qu’une toute petite transgression. Puisqu’il fallait trinquer avec des bulles, mais quand même pas exagérer en prenant du Coca trop sucré, ils burent de l’eau gazeuse, en se disant que cela aiderait peut-être à alléger la sentence au moment du jugement dernier.

  Tu vois, Annie, commença Mickaël en sortant du restaurant, la preuve que je me fais à l’idée de « profiter de l’instant présent » : j’ai adoré ce moment. Enfin, pas le concept, mais partager un hamburger avec toi, aujourd’hui, c’était super. On a mangé un sandwich plein de gras et je me souviendrai longtemps de cet instant magique. Peut-être plus longtemps que notre anniversaire de mariage au Beffroi Doré…

  Euh… hésita Annie, on n’est jamais allé là-bas, si ?

  Non… Et on n’ira jamais, je pense, répondit Mickaël. Mais tu vois ce que je veux dire…

Elle voyait parfaitement, et trouva que les progrès de son mari méritaient un baiser d’encouragement.

Enfin… plusieurs.

 

Ils n’avaient pas d’autres rendez-vous aujourd’hui, alors ils profitèrent de leur après-midi pour faire le tour de San Francisco en empruntant la route 49 qui passait par tous les lieux mythiques de la ville.

L’endroit qu’ils préférèrent était celui où la colline, toujours peuplée de maisons multicolores, biscornues, mais bien rangées, descendait doucement vers le vaste océan. Ils roulèrent vers les flots et ne purent résister : ils allèrent marcher sur la plage, et contemplèrent leur âme, main dans la main, pieds nus sur le sable. Quel instant merveilleux ! Ils se dirent que si Baudelaire avait pu venir ici, cette vision l’aurait libéré pour toujours du spleen dont il s’accablait. Les pensées les plus sombres ne pouvaient que capituler devant la splendeur de l’infini. Les embruns du Pacifique, en leur caressant le visage, leur donnèrent la bénédiction de l’Océan. Mickaël se sentit mieux.

Après cet instant de communion intense avec les éléments, ils reprirent leur chemin et passèrent le Golden Gate, sans autre émotion particulière, pour dire qu’ils l’avaient fait. Sinon, personne n’aurait pu croire qu’ils étaient bien venus à San Francisco… Puis ils empruntèrent une petite route au hasard qui les mena au bord de l’eau de la baie, et leur offrit une vue imprenable sur le pont métallique. Ses arches rouges, impressionnantes, se perdaient dans la brume délicate que le soleil soulevait de l’océan.

Ils prirent leur photo signature, une image de leurs ombres, dansant autour d’un feu imaginaire, mimant les indiens des siècles passés, dans leur rituel ancestral pour faire venir la pluie. Ils n’appelaient qu’une chose : une seule petite goutte de pluie, âme légère et fragile, qui tomberait sur Terre, pour insuffler la vie à leur enfant rêvé.

Les jours suivants s’égrenèrent au rythme des rendez-vous avec les divers intervenants, parsemés de quelques visites d’agrément : Sausalito, Redwood et les Sequoias géants, Berkeley, Starbucks cafés... Le chemin à suivre s’éclaircissait à mesure qu’ils rencontraient de nouvelles personnes : en plus d’une agence et d’une clinique, ils auraient besoin d’un avocat pour les aider sur les questions juridiques concernant les contrats et la filiation... Tout ceci était parfaitement huilé : d’un point de vue administratif, les choses ne semblaient pas vraiment compliquées et s’énonçaient assez simplement.

Mickaël essaya d’expliquer les réserves de sa petite voix, qui ne paraissait pas complètement en accord avec son moi rationnel.

Il comprit quand ils rencontrèrent, le dernier jour, les représentants d’une agence basée à Portland, qui venait d’ouvrir son antenne californienne. Leur discours résolument tourné vers l’humain, les émotions, la relation entre la mère porteuse et les parents d’intention, résonna en eux comme le point de départ de l’aventure humaine extraordinaire qu’ils avaient imaginée.

C’est ainsi que, de façon presque inattendue, le centre de gravité de leurs desseins vint à se déplacer un peu plus au Nord vers l’Oregon. Ils quittèrent San Francisco avec une petite larme de déception de n’avoir peut-être pas assez profité de cette ville magnifique, et une autre, bien plus grosse, une larme de joie, d’avoir positionné leur projet sur les meilleurs auspices possibles.

 

Tout s’enchaîna ensuite très vite : ils signèrent un contrat avec l’agence, confirmèrent la clinique, choisirent une donneuse d’ovule pour la fécondation in vitro... Mickaël dut se fendre d’un aller-retour éclair à Portland pour donner un peu de sa personne afin de lancer la création d’embryons... Il ne restait plus qu’à trouver la mère porteuse qui voudrait embarquer avec eux pour cette odyssée fantastique.

L’agence avait demandé une petite biographie à présenter aux mères porteuses potentielles afin que ces dernières puissent déterminer si elles souhaitaient porter un enfant pour eux. Annie avait tout de suite étendu le concept : elle avait mis tout son amour à la création d’un petit book de présentation de la famille, sans oublier Pedro, les amis, les futurs grands-parents... Mickaël demanda s’il pouvait mettre une perruque, ce qui lui fut bien sûr refusé, car il fallait apparaître comme on était, c’était ça, la vraie vie. Tous les participants à cette épopée furent invités à laisser un mot pour leur enfant, pour qu’il n’ignore rien, lorsque le temps sera venu de lui expliquer, des circonstances fabuleuses, de la générosité de tous ceux qui ont rendu le petit miracle de sa naissance possible. Mickaël écrivit un poème qui disait son émoi, qui parlait d’un trésor longtemps resté enfoui.

 

Six mois plus tard, un test de grossesse, de l’autre côté du globe, changea leur vie…

 

Le monde avait changé...

Ou les verres sur leurs yeux.

On les voyait marcher

Amoureux et joyeux :

Ils étaient chercheurs d’or !

Beaucoup les ont aidés,

Il a suffi d’un souffle,

Pour enfin le trouver :

Loin, au-delà du gouffre,

Un fabuleux trésor...


Le poème dont vous êtes le héros est un roman auto-publié.

Pour être diffusé, lu, il a besoin de vous...

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