Chapitre 27 - Ban Bayan - Les rêves du maitre d'Assur


Le train s’est arrêté, tout le monde descend.

Voici venu le terme de notre long voyage

Tout ceci était beau et ces beaux paysages,

 Inspireront longtemps les rêves des enfants.



Ils voyageaient ainsi depuis plusieurs jours, sans but apparent. Astarük semblait laisser son cheval choisir l’itinéraire qu’il préférait et Ban Bayan demanda combien de temps encore il faudrait au quadrupède pour trouver un endroit à son aise. Ses visions avaient continué, mais il avait appris à les maîtriser et parvenait désormais à les orienter. Il tenta une expérience inédite et se mit à considérer l’environnement avec les yeux de sa monture, essayant d’évaluer le potentiel du territoire traversé. Les rocailles de l’ouest ne l’attiraient que très peu, lui non plus, et le petit ruisseau qu’ils descendaient maintenant offrait la promesse de prairies plus tendres, de plaines plus herbues, moins de pierres cuites au soleil de plomb. Pourquoi pas, rêvons un peu... Pour l’instant, il ferait bien une pause lui aussi pour goûter la fraîcheur encore douce que la nuit avait déposée sur l’herbe bleue de la berge.

  Je te vois songeur, c’est bien, lui lança Astarük.

  Je crois que je suis un cheval ce matin.

  Un cheval ? Intéressant point de vue. Et quel cheval es-tu ?

  Je suis la monture d’un roi, répondit Ban Bayan. Mais mon cavalier vient de mourir, et avant cela, il m’a affranchi. J’ai connu la servitude, l’étroitesse des écuries de pierre, la paille souillée, et les rations d’avoine... La joie aussi de sortir avec mon maître, de lui montrer ce que je pouvais faire dehors...

  Ainsi donc, te voilà libre ! Ton bonheur ne dépend plus de la reconnaissance que tu reçois de ton roi. Où iras-tu, que feras-tu de cette liberté soudaine ?

  Maintenant, je cherche mon chemin... J’hésite sur la direction à prendre, je n’ai jamais choisi pour moi-même, mais je sais que j’aime l’herbe grasse, que je vis pour galoper dans la plaine infinie et sentir le vent dans ma crinière. Je n’ai jamais été libre, mais je ne ressens aucune crainte, seulement de l’envie, grisé par cette sensation nouvelle.

  Et plus rien n’est impossible ?

  Et plus rien n’est impossible....

  Alors, mon ami, laisse-moi te féliciter, car je crois que tu es prêt !

Astarük se tut à nouveau et resta silencieux jusqu’au soir. Ban Bayan, qui ne s’émouvait plus de ces changements, replongea dans ses pensées et se fit tout à fait cheval, avançant tranquillement sur sa route, le cœur vibrant d’une joie inédite.

Oui, il était prêt.

Au bivouac, comme il en avait désormais pris l’habitude, Astarük redevint plus loquace et s’exprima même longuement.

Il parla de sa famille, de la lourde tâche qu’elle avait portée pendant toutes ces générations, pour faire de leur cité et du territoire qu’elle contrôlait ce havre de paix et de prospérité souhaité par son ancêtre, Tarek Bhagya Sabapna. Aux guerres de voisinage du début avec Kish la belliqueuse, avait succédé une ère glorieuse qui avait permis à Samayana de rayonner loin au-delà des montagnes.

De nombreux voyageurs étrangers se rendaient chaque année dans la ville et tentaient de comprendre le secret d’un succès si parfait. La recherche constante de l’harmonie entre les êtres et en toute chose était la seule réponse : telle était la vision simple et universelle que Tarek le sage avait laissée à sa lignée et qui était partagée par la population tout entière. L’adhésion du peuple à son guide n’avait jamais été obtenue par la force, mais par sa capacité à rassembler autour de l’idée simple que l’accomplissement personnel devait être la priorité de chaque citoyen, qu’il n’y avait nulle honte à formuler cette idée, et surtout que l’enrichissement d’un homme ne passait jamais par l’appauvrissement d’un autre.

En mettant en application quotidiennement cette croyance fondamentale, les habitants de Samayana tissaient entre eux un lien indéfectible, conçu pour résister aux plus violentes tempêtes. Bien sûr, l’avidité des villes voisines constituait un danger à moyen terme et on décida de prévenir cette menace en maintenant un canal diplomatique direct et serein avec chacune des maisons qui les dirigeaient. L’ordre des ambassadeurs Samayanais a alors été fondé et, au fil des années, a su étendre le drapeau de la paix entre des peuples aux aspirations si différentes et protéger de ce frêle tissu la prospérité de la ville.

  Tu ne t’es jamais demandé, interrogea Astarük, ce qui a forgé notre succès à travers les siècles ? La qualité de l’acier de nos épées est devenue légendaire et les mines de fer des plateaux de Madjürat ont contribué à la richesse de notre ville. Mais as-tu déjà entendu parler des guerres que nous avons gagnées par la force de nos armées ?

 

Ban Bayan secoua la tête — aucun souvenir de cet ordre. Samayana n’avait en effet pris part à aucune bataille dont l’écho aurait pu parvenir jusqu’à lui.

Astarük n’avait pas attendu sa réaction et continua :

  Bien sûr, la réponse est non. Nous n’avons pas laissé notre destin reposer sur une chose aussi fragile. Nous avons construit notre empire sur la solidité, la permanence des rêves. Samayana la puissante, la sereine, la prospère : la ville qui a rêvé que les hommes pouvaient vivre ensemble et qui a fait de son vœu une réalité. Telle est ma cité. Le temps n’a pas de prise sur elle, et rien en ce monde ne doit jamais la menacer. Cette responsabilité est la mienne aujourd’hui : je dois faire en sorte que cela continue ainsi pendant mon passage...

Ban Bayan resta un moment silencieux. Il lui fallut un peu de temps pour digérer ce qu’il venait d’entendre, pour en mesurer la portée et les implications. Toujours pensif, il reprit :

  Alors mon ami, si je puis me permettre… Tu devrais peut-être vérifier la solidité de ta frontière du nord ! Construire une muraille contre les invasions… Exercer tes talents de diplomate pour épouser la fille du roi Bhanal : on dit que la soif de conquêtes du maître d’Assur ne peut s’étancher...

Astarük éclata de rire.

L’héritière du trône d’Assur ! Il n’y avait pas pensé. Ce plan de défense semblait sans faille et il devrait sans doute révoquer tous les membres de son conseil pour ne lui avoir soufflé aucune de ces actions politiques éclairées !

Il redevint sérieux, presque solennel, pour reprendre le cours de son monologue.

  Rien de tout cela, mur, mariage… ne s’avérera nécessaire. Nos ambassadeurs disposent chacun d’une gourde comme la tienne et ils savent l’utiliser. Un homme qui accomplit ses rêves véritables ne convoite pas les biens de son voisin. Bhanal ne pensait à conquérir de nouvelles terres que pour gagner la reconnaissance posthume de son père. Une bien pauvre justification quand on y réfléchit. Chacun porte en soi la recette de son apaisement et c’est toujours là qu’il faut chercher. Il a suffi de laisser Bhanal entrevoir sa propre route pour faire changer sa nature belliqueuse et gagner son amitié éternelle.

  Vraiment ? interrogea Ban Bayan, abasourdi. Mais… comment avez-vous fait ? Comment avez-vous su ? La poussière… D’où provient-elle et... pourquoi est-elle venue à moi ? Me le diras-tu ? Quand ?

  Je mesure ton trouble, mon ami. Je ne peux répondre à tout maintenant. Et ce soir, ta soif de comprendre ne sera pas totalement étanchée. Les mots sont puissants, mais certaines choses doivent être vécues. Demain, dans notre sanctuaire du mont Sephar, ton initiation sera complète. Sois patient... mais sache néanmoins que tu es là parce que je t’ai choisi.

  Tu m’as choisi ? reprit Ban Bayan, surpris par cette révélation inattendue.

  Fouille dans ta mémoire, et dans ton cœur. Tu reconnaîtras le vieil homme qui t’a vendu la gourde.

L’expression de stupeur qui se peignit sur le visage de Ban Bayan à ce moment-là le fit sourire à nouveau.

Il se leva pour aller chercher quelque chose, une outre encore, mais plus grande, accrochée à la selle de son cheval depuis leur départ. Ban Bayan ne l’avait jamais vu s’en saisir, même lorsque le soleil accablait la terre de ses rayons les plus puissants.

 

  Nous devons fêter ce moment ! Bois, mon ami. Je n’ai amené ce lait de chamelle fermenté que pour cet instant sous les étoiles. Bois !

  Les étoiles... répéta Ban Bayan mécaniquement en se saisissant du breuvage bienvenu, se disant que cela remettrait peut-être quelques éléments en place.

  Les astres du ciel nous guideront toujours, mon ami. Le temps s’enfuit pour nous tous : on peut s’en effrayer, construire mille digues pour le retenir, compter les grains qui restent, et ceux qui sont passés. On peut calculer, mesurer... ou accepter de le voir filer et se laisser porter soi-même parfois quelques instants. Si tu ne sais plus où te mène la rivière qui te charrie, parle à ton étoile. Ensemble vous pourrez la détourner...

 

 La nuit fut courte, car la conversation continua longtemps après que la source de lait de chamelle soit déclarée asséchée...


Le poème dont vous êtes le héros est un roman auto-publié.

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